Et si le rêve, comme l'utopie, était schizophrène ?
Un entretien de Louidgi Beltrame avec Claire Jacquet

Claire Jacquet. Dans Les Dormeurs, tu entrecroises trois récits pour recréer la logique interne d'une rêverie collective qui relève presque de l'élaboration d'une "conscience collective" au sens jungien du terme. D'une part, il y a l'invitation faite à des japonais d'aller dormir à l'intérieur des coffres de la Former Bank of Japan à Hiroshima, un des rares lieux qui ait résisté à la bombe atomique en 1945. Il y a aussi l'apparition répétitive des cèdres millénaires de Yakushima, une île située au Sud du Japon, refuge des esprits de la nature selon la tradition animiste nippone. Enfin, il y a la présence de ce bâtiment qui domine l'Océan, un hôpital construit par les Américains et laissé à l'abandon. Ces trois séquences ravivent le passé en l'intensifiant au présent, désigné par une voix-off comme "l'écran blanc de la mémoire". Comment as-tu construit cette histoire de revenants qui m'évoque le titre de la série télé de Lars Von Trier, L'Hôpital et ses fantômes, tout en s'y opposant puisqu'il n'y a dans Les Dormeurs aucun ressort fantastique. Pour autant, peut-on parler d'une fiction jouant sur la connexion de phénomènes paranormaux ?

Louidgi Beltrame Ce film est né à l'occasion d'un voyage dans le sud du Japon, dont la dernière étape était Hiroshima. J'étais invité pour une "exposition" dans cette banque où tout a été laissé en l'état depuis l'explosion de la bombe. J'ai scénographié le sommeil d'un groupe de japonais dans l'un des coffres souterrains. En off, le récit de leurs rêveries est inspiré d'expériences menées par des institutions comme le "Laboratoire des rêves" aux États-Unis. On y invente des protocoles d'expérience visant à démontrer l'existence de phénomènes télépathiques. La plupart de ces expérimentations reposent sur la transmission d'images. Par exemple, un sujet isolé se concentre sur une photographie et, par la pensée, essaie de la transmettre à des sujets endormis dans un autre espace. Les images mentales que Les Dormeurs reçoivent proviennent d'un hôpital américain laissé à l'abandon sur l'île de Yakushima. La végétation et la pluie tropicales transforment peu à peu ce squelette de béton. Les arbres millénaires pourraient être les forces à l'œuvre de cette transformation. Les forêts sacrées ont un impact très fort dans l'imaginaire collectif japonais. Elles abritent des pierres magiques marquées d'idéogrammes, des arbres entrelacés de rubans de prières qui leur sont dédiés. Le shintoïsme prête une âme aux plantes, aux rochers, aux rivières. Du point de vue occidental, il y a peut-être du fantastique. La pluie qui rythme tout le film est aussi un élément surnaturel car, avec l'air, l'eau est le véhicule des esprits dans la mythologie japonaise. L'enchaînement de plans fixes, de corps inactifs et d'architecture vide, brouille les repères temporels. La lecture à plusieurs voix crée une sensation d'apesanteur. Cette polyphonie suggère un personnage à l'identité multiple qui vient hanter les dormeurs, le bâtiment ou la nature alentour. Pour ce film, j'ai cherché à créer un trouble : est-ce que ce sont les dormeurs qui rêvent du bâtiment ou le bâtiment, devenu personnage, qui rêverait aux dormeurs ?

CJ Le film Sea-Side Hotel relève pareillement d'une contagion entre le rêve et le réel, sur fond de cataclysme de l'utopie moderniste. Comment as-tu construit ce récit autour de l'hôtesse Yukiko ?

LB Je prendrais le contre-pied de ta question : ce film n'est pas un récit mais plutôt le fantôme d'un projet architectural qui emprunte la figure de la visite immobilière par l'intermédiaire de l'hôtesse Yukiko qui apparaît sur fond de neige électronique. Elle a gardé le même discours depuis l'ouverture de ce grand hôtel panoramique. Elle décrit un équipement moderne et un ensemble de services sophistiqués, alors que les images révèlent un bâtiment et son parc à l'abandon.
L'intervalle entre la mise en fonctionnement de l'hôtel et ce qu'il est aujourd'hui reste un mystère, laissé à l'interprétation du spectateur. La genèse de ce projet est à chercher du côté du film Shivers de David Cronenberg. Le prologue de ce film présente sous la forme d'un "slide-show" un cadre de vie idéal, des grands immeubles modernistes conçus comme des villages verticaux dans la nature. Mais un parasite débride les instincts des habitants et fait imploser toute la communauté dans une fureur sexuelle meurtrière. JG Ballard, auteur de fiction prospective, décrit dans IGH un ensemble architectural dont les habitants passent d'une utopie communautaire à une forme d'autarcie puis de folie cannibale. Il émet une critique très radicale du mouvement moderniste qui espérait changer la vie par la rationalisation des programmes architecturaux et le progrès technique. Je m'intéresse à la dystopie, autrement dit le dysfonctionnement préprogrammé des utopies, contenu dans leurs règlements internes et leur refus de la réalité.

CJ Cela sous-entend-il que l'utopie charrie immanquablement une bonne dose de cauchemar ?

LB L'aspect idéal de l'utopie est corrélatif de l'idée d'une "perfection" fonctionnelle qui régit les relations sociales qu'on y trouve. Une de ses caractéristiques est l'abolition de l'histoire, l'utopie reposant plus simplement sur l'idée d'un présent perpétuel où le bonheur et la satisfaction des besoins apparaissent comme des constantes. La dystopie tend à transformer en cauchemar ce qui fonde le rêve utopique, soit l'harmonie d'un système clos — qui devient alors la prison du conformisme absolu — et l'ahistoricité d'un perpétuel présent où disparaissent, avec le passé, les diverses perspectives de changement ou de nouvelle harmonisation des relations entre les membres de la communauté. Ceci dit, l'utopie est intéressante pour ses potentialités de catalyseur du désir politique et de l'imaginaire collectif. Le XXe siècle en a révélé pourtant rapidement les limites (l'humanité se livrant à des guerres et des atrocités sans précédent dans l'histoire). Même l'idéal de la Révolution communiste de 1917, en Russie, s'est rapidement transformé en machine d'épuration. Il semble bien qu'épuration et perfection s'impliquent d'ailleurs réciproquement. Cela tend à prouver paradoxalement, comme l'a relevé Marcuse, que la possibilité même de la concrétisation de l'utopie serait la fin de l'utopie.

CJ Cela signifie-t-il pour toi que les japonais, dont on sait l l'histoire récente traversée de fractures (Hiroshima mais aussi l'écartèlement entre la culture traditionnelle, et l'ère technologique dont ils sont les principaux propulseurs), ressentent une difficulté d'accès à leur propre mémoire ?

LBTiraillée entre une tradition très forte et une culture contemporaine de l'image, fondamentalement technologique, la société japonaise est pour ainsi dire travaillée en permanence par une sorte de "schizophrénie", prenant la forme de représentations hybrides, de croisements culturels inattendus : le drame d'Hiroshima est traité de manière classique dans Pluie Noire, un film de Imamura et de façon très radicale dans le manga Gen d'Hiroshima de Nakazawa. Dans mon travail, l'exemple le plus concret de cette hybridation est celui de la forêt de cèdres sacrés filmée sur l'île de Yakushima que l'on aperçoit dans Les Dormeurs. C'est elle qui a servi de modèle aux paysages magiques du film Princesse Mononoke de Miyasaki, dont le studio de production Ghibli est à la pointe de l'image d'animation.