Satellite 12 : Le Nouveau Sanctuaire
Une proposition de Laura Herman
du 12 février 2019
au 12 janvier 2020
Concorde, Paris

« Aujourd’hui, l’architecture est également capable de contribuer à la réinvention de l’expérience, non pas l’expérience personnelle ou sentimentale, mais l’expérience affective et politique. »

Sylvia Lavin



Comment l’espace détermine-t-il la façon dont nous nous sentons ?
Basée sur l’idée d’un environnement menaçant et hostile, l’une des définitions fondamentales de l’architecture est de fournir un abri et un certain confort au corps humain. L’idée répandue de l’habitation comme « peau de substitution » nous vient de Gottfried Semper, qui décrivait l’enclos de l’animal, fait de peaux et de feuillages tissés, comme l’origine de l’espace architectural « privé ». Aujourd’hui, cette conception de l’architecture comme spatialité enveloppante – le désir moderne d’offrir un lieu de refuge – n’est plus opérante. Les changements sociaux, technologiques, démographiques et environnementaux se sont de plus en plus traduits par l’exploitation de l’environnement, la standardisation des modes de vie, les déplacements de personnes liés aux conflits, aux persécutions et à la gentrification, la surveillance des lieux de vie « privés », et enfin une négligence du corps et des sens.

Concevoir des espaces d’appartenance et entretenir des environnements sûrs et hospitaliers demeurent néanmoins l’une des plus grandes préoccupations de la politique architecturale contemporaine. Les « non-lieux », ainsi qu’on les nomme – des espaces de nature transitoire et anonyme, souvent construits avec des matériaux de mauvaise qualité et qui ne sont pas assez importants pour être considérés comme des « lieux » –, constituent de plus en plus la typologie architecturale de la maison. Alors que l’idée de l’architecture comme havre ou comme sanctuaire est devenue une conception privilégiée, des architectes, des designers et des artistes s’intéressent depuis longtemps à l’expérience corporelle et psychologique de ceux qui habitent les lieux. La Lovell Health House de Richard Neutra (1929), l’Endless House de Frederick Kiesler, restée à l’état de projet (1947-1960), et la Reversible Destiny Healing Fun House d’Arakawa + Gins (2011), également restée à l’état de projet et conçue sur le modèle du sanctuaire d’Asclépios, sont toutes des exemples d’architecture conçue pour être expérimentée par les sens, selon des modalités affectives et politiques. Ces tentatives – souvent avortées, rejetées ou oubliées – pourraient-elles servir de modèles aux aspirations architecturales contemporaines ?
Et si nous devons reconsidérer l’architecture comme le point de rencontre entre différentes références culturelles, différentes pratiques, différents rituels, désirs et besoins, comment imaginer un sanctuaire adapté au monde actuel ?


« Le Nouveau Sanctuaire » propose des œuvres issues de commandes récentes réalisées par les artistes Julie Béna, Ben Thorp Brown et Daisuke Kosugi, qui, du point de vue de leurs pratiques individuelles, étudient la capacité qu’a l’environnement aménagé d’accueillir le corps et les sens, d’en prendre soin et de les investir.

Une nouvelle animation de Julie Béna présente un conte architectural sur la standardisation et la transparence dans lequel les objets voyagent et se transforment, résistant ainsi à la marchandisation.

Dans The Arcadia Centre, installation cinématographique développée en dialogue avec des chercheurs travaillant dans les domaines de la psychologie, des neurosciences et de l’éducation, Ben Torp Brown propose un sanctuaire qui crée une sorte d’expérience « restauratrice » et réagit à la politique de notre temps.

Enfin, le film narratif expérimental de Daisuke Kosugi suit un ingénieur en bâtiment japonais à la retraite à qui l’on a diagnostiqué une maladie du cerveau. À travers un parcours architectural, ce film révèle le conflit intérieur du personnage, tiraillé entre son désir d’une efficacité absolue et le fait d’accepter son corps à la santé déclinante.

Les trois expositions de cette série n’offrent aucune histoire simple de l’architecture, mais soulignent la complexité d’idées en constante mutation touchant à nos manières de vivre (et d’être vécus).


Laura Herman (1988, Bruxelles) est diplômée du Centre for Curatorial Studies du Bard College (CCS Bard, 2016), à New York, et titulaire d’un master de littérature moderne comparée (université de Gand, 2010). Depuis 2016, Laura est curatrice pour La Loge, un espace bruxellois dédié à l’art contemporain, à l’architecture et à la théorie. Elle est rédactrice pour De Witte Raaf, revue d’art bimensuelle distribuée en Belgique et aux Pays-Bas. Ses critiques et essais ont notamment paru dans Mousse, Frieze, Spike Art Quarterly, Metropolis M, et elle a organisé des expositions et des événements comme "Wild Horses & Trojan Dreams" chez Marres, à Maastricht ; "Definition Series: Infrastructure" au Storefront for Art and Architecture, à New York ; "Third Nature" au Hessel Museum, à New York, et "Natural Capital" (Modal Alam) au BOZAR, à Bruxelles. Elle développe actuellement une exposition qui interroge la famille en tant que fondement juridique de la citoyenneté, de la propriété et de l’État, et qui débutera à Extra City Kunsthal en 2019.

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