La femme au drapeau est un personnage du tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple. Érigée en emblème universel, elle vient de faire une apparition lors d’une manifestation à Damas, incarnée par une femme qui brandit paradoxalement le drapeau du régime syrien, et non pas celui de la révolution. Qui est donc cette femme qui place le spectateur dans un état de discorde ? Les images d'actualité ne permettent pas d’y répondre, sauf à prendre le risque avec Abounaddara d’un montage discordant de ces images.





La Femme au drapeau porte sur le mot « révolution », dont l’usage est plurivoque dans l’histoire récente de la Syrie. Il y est utilisé dans des contextes très différents, au moins trois si l’on suit le fil raisonné des images proposé ici par Abounaddara : la « grande révolution » de 2011, qui s’inscrit dans le mouvement des « printemps arabes » ; la révolution de juillet 1830 en France, à laquelle renvoie le tableau de Delacroix qui est analysé dans le film, La Liberté guidant le peuple (1830) ; il y a enfin la révolution dont se réclame la famille al-Assad, à la tête du pays depuis plus d’un demi-siècle, et qui n’est pas avare de « propagande révolutionnaire ». Le titre du film est en résonance évidente avec la grande toile de Delacroix, et le commentaire nous confirme que la représentation de cette « jeune femme au drapeau » « est directement inspirée » de l’œuvre du peintre français. « À première vue », poursuit la voix off du commentaire, l’iconographie en question semblerait célébrer le soulèvement de 2011. Il n’en est rien cependant : cette célébration nocturne, dans un concert de klaxons, survient en réalité en mai 2021 le soir de la victoire écrasante, et jouée d’avance, de Bachar al-Assad pour un quatrième mandat à la tête du pays. Le drapeau tricolore avec les deux étoiles – symbole du régime – aura pu guider le regard du public sur le point de départ de ces festivités, même si la jeune femme anonyme sur laquelle se focalise la caméra avec son legging blanc, son crop top à rayures et sa casquette Nike portée à l’envers aura pu désorienter celles et ceux qui découvrent la séquence (qui est-elle ?, mais aussi : où sommes-nous, au Moyen-Orient ?).

Le travail d’Abounaddara a toujours cherché à déconstruire notre regard sur la Syrie. En reprenant ici les codes du reportage TV, et en plaçant la révolution sur différentes scènes où sa signification est diversement active, il nous tire en divers sens. C’est-à-dire qu’il nous distrait, si l’on considère l’étymologie du mot « distraction » : être dans un état de discorde, de désunion. Autrement dit, l’être distrait que nous devenons devant La Femme au drapeau est aussi une manière de nous conduire là où l’indifférence ou la compassion devant la situation en Syrie ne fonctionnent plus. C’est le versant positif du terme, qui nous mène vers ce que l’on pourrait appeler une politique de la distraction, là où nos repères de lecture de l’actualité se brouillent. Ce brouillage nous propulse sur le terrain même de ce qu’Abounaddara dénonce par ailleurs : un système de l’information qui ne cesse pas de nous détourner de ce qui se passe en Syrie, pour le meilleur (le soulèvement d’un peuple) comme pour le pire (une dictature qui écrase ce soulèvement). L’information mainstream nous distrait elle aussi, mais c’est le versant sombre du mot qui est alors en jeu : un ensemble d’images indifférenciées qui, alors même qu’elles prétendent en proposer une cartographie objective, nous éloignent d’une histoire tourmentée sur le point de basculer hors du joug d’un dictateur, ou, au contraire, de le prolonger atrocement.

Abounaddara nous présente avec La Femme au drapeau un mime apparent de cette indifférenciation médiatique, tout en cherchant à créer une incise, un accroc, une différence à l’intérieur même d’une indistinction des images devenue la marque de fabrique de l’information aujourd’hui. La mise en œuvre d’une perception déboussolée, devenue distraite mais non aliénée, est peut-être l’une des conditions de sortie de cette indistinction. Il y en a d’autres. La singularité de la mise en scène d’Abounaddara est que cette désorientation produite ne cède en rien aux facilités du détournement parodique. Le mime est moins de l’ordre de la moquerie du journalisme télévisuel que d’un renversement qui nous plonge dans la littéralité de l’événement, que les télévisions ignorent. En ce sens, toutes les allusions aux relations entre les gouvernements russes et syriens dans le film doivent être entendues sans détour. Quand Poutine entre dans un centre de commandement militaire en compagnie de son homologue syrien placé quelques mètres derrière lui, cette distance physique est le signe d’une subordination d’un pays à l’autre. C’est pour cette raison qu’Abounaddara choisit cette archive et la met en relation avec des images du couple présidentiel syrien : la Syrie est devenue un maillon de la « fédération » russe, et la garde nationale du régime d’al-Assad est bien perçue par Poutine comme une « milice » au service de son armée. Nous en sommes là, après la « grande révolution » syrienne qui a failli faire chavirer la dictature. La distraction comme mise en branle de nos manières de voir et de penser a entre autres ce mérite : nous placer dans une forme d’intranquillité qui combat l’oubli d’un soulèvement que personne n’avait vu venir.


Dork Zabunyan