En recherchant des artistes et des penseurs qui tentent de s'arracher à l'anthropocentrisme, je suis tombée sur F/EEL, complexe installation interespèces conçue par Sheng-Wen Lo et Yi-Fei Chen, et qui rend hommage aux traumatismes quotidiens vécus par l'un des poissons les plus insaisissables et mystérieux de l'écosystème : les anguilles. J'ai demandé au duo de nous dévoiler les coulisses de ce projet aussi étrange que fort et de nous faire part de leurs réflexions rétrospectives. Federica Chiocchetti

Cher lecteur, chère lectrice,


Devinette : laquelle de ces affirmations à propos des anguilles est fausse ?

1. Les anguilles peuvent vivre aussi longtemps, voire plus longtemps que les êtres humains.
2. En termes de prix au poids unitaire, la valeur de marché des bébés anguilles de contrebande peut rivaliser avec celle de l’or au bout de la chaîne d’approvisionnement.
3. Les stations hydroélectriques modernes, « respectueuses des poissons », sont équipées de turbines permettant le passage de 99 % des anguilles et des autres poissons migrateurs.

Nous allons dévoiler les réponses ensemble au fil de cette lettre. Mais d’abord, qu’est-ce qui vous traverse immédiatement l’esprit quand vous entendez le mot « anguille » ? Le souvenir d’enfance d’un plat que préparait votre grand-mère et que vous hésitiez à attaquer ? Une silhouette visqueuse, ressemblant à un serpent et s’agitant dans la boue à proximité d’une rivière ? Ou peut-être avez-vous, comme nous, mangé beaucoup d’anguilles kabayaki sans jamais en avoir vu une vivante. Quand l’Embassy of the North Sea, ONG néerlandaise de protection de l’environnement en mer du Nord, nous a demandé de réaliser un projet participatif autour de la dure vie des anguilles européennes, nous avons éprouvé un sentiment ambigu, de distance et de familiarité mêlées. Néanmoins, ce poisson, qui peut avoir une durée de vie de 80 ans, nous a immédiatement intrigués.


Ignorée et menacée – Anguilla anguilla

Avant de commencer ce projet, nous ignorions que des anguilles européennes (anguilla anguilla) nagent dans les rivières et les canaux des Pays-Bas, et qu’elles sont aussi présentes dans les grands fleuves et rivières de France, comme le Rhône, la Gironde, la Loire et la Seine. En fait, nous ignorions tout de ce qui se passait sous la surface de l’eau. Les informations dont nous disposions sur les anguilles et leurs infortunes provenaient presque exclusivement de livres et d’articles publiés sur internet. Ce poisson, qui parcourt 6 000 kilomètres entre l’Europe et la mer des Sargasses, est une espèce menacée qui subit constamment une pression anthropogénique. Les anguilles se heurtent à une multitude d’obstacles artificiels, qui vont des barrières hydrauliques (barrages et stations de pompage) aux eaux contaminées et aux parasites invasifs, en passant par la surpêche et le braconnage.


Expérience directe – une escape room sensorielle

Établir un lien, ou un lien de parenté, entre les anguilles et les humains est l’un des principaux défis auxquels nous avons été confrontés. Pour formuler des relations avec les non-humains, les humains s’appuient fortement sur la vision. C’est pourquoi quantité de films et de documentaires tentent d’offrir une représentation visuelle de la nature. Or, il n’est guère possible d’accéder aux anguilles par le biais de nos caméras : en fait, aucun scientifique, aucune caméra sous-marine n’a jamais réussi à assister à la reproduction des anguilles européennes dans leur cadre naturel. De quelles stratégies dispose-t-on pour mettre en lumière une espèce que l’on ne peut pas voir ?

Il y a quelques années, lors d’une exposition au musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam, une coupure d’électricité temporaire a plongé un couloir dans le noir complet. Expérience déstabilisante que celle d’avancer dans un couloir obscur, sans pouvoir deviner sa longueur ni ce qu’il y avait au bout. Soit dit en passant, ce couloir fut la partie la plus mémorable de l’exposition. Rapidement, nous nous sommes dit que, pour ce projet, il nous faudrait nous appuyer sur l’expérience directe.

Nous avons d’abord essayé de nombreuses idées : faire une course d’obstacles, par exemple, ou créer des costumes qui permettraient aux visiteurs de se mettre dans la peau des anguilles. Puis nous avons eu l’idée d’une escape room, qui nous est rapidement apparue comme un moyen élégant de saisir cette situation. Comme la plupart des êtres humains vivent dans des environnements conçus par et pour les humains, on ne peut guère en faire l’expérience d’un autre point de vue. Au contraire, ces environnements sont souvent hostiles aux autres créatures et aux plantes et jalonnent d’obstacles leur quotidien. Nous avons donc imaginé un espace non conçu pour les humains, contenant un ensemble de dispositifs interactifs correspondant aux mauvaises rencontres faites par les anguilles.

From F/EEL, dessin préparatoire, (2020-) ©Sheng-Wen Lo & Yi-Fei Chen
Un projet soutenu par the Embassy of the North Sea



Les participants entrent dans l’espace seuls et traversent temporairement un couloir de 30 mètres de long construit d’une manière contraire à leur physiologie. Le but est de trouver l’unique sortie permettant de s’échapper de cet espace. À la différence des escape rooms habituelles, celle-ci ne contient aucun indice verbal ou logique, de sorte que les participants doivent se fier uniquement à leur instinct et à leurs sens, qui sont déformés, empêchés ou exacerbés.


F/EEL : un espace non conçu pour les humains

Vous vous demandez peut-être si cette escape room, F/EEL, est un jeu divertissant pour les humains. Les escapes rooms constituent bel et bien un type de jeu, mais nous pensons que, dans la réalité, la dure vie des anguilles n’a rien de divertissant. Pour équilibrer la tonalité du projet, nous l’avons rendu intense mais sûr : F/EEL contient de nombreuses illusions de menace et d’instabilité, mais il se tient sur une ligne de crête entre la sécurité et le danger, en suscitant peur, stress, angoisse et frustration. Pour garder la surprise intacte, nous avons fait en sorte qu’aucun élément de sa conception ne fuite pendant le travail. Le projet a été installé sur un ancien champ de tir militaire, au Marrineterrein d’Amsterdam, entouré par les canaux que traversent les anguilles et les autres poissons migrateurs. Comme dans la vraie vie, l’espace contenait des barrières et des aides pour les participants.


Barrières

Les anguilles commencent leur cycle de vie dans l’océan et passent la majeure partie de leur existence dans les cours d’eau ou les eaux saumâtres des côtes, avant de retourner à l’océan pour y frayer et mourir. En arrivant dans un pays comme les Pays-Bas, elles peuvent aisément être bloquées par les quelque 10 000 barrages, écluses et stations de pompage équipées de turbines mortelles. Elles souffrent aussi particulièrement des polluants disséminés dans l’eau, tel le PCB, qui leur causent des blessures physiques et endommagent leur appareil sensoriel.

Les anguilles ont une très mauvaise vue et s’orientent au moyen d’autres sens, comme l’odorat, l’ouïe et la pression, souvent diminués par la pollution. Nous avons tenté de handicaper les sens des participants, en les plongeant dans l’obscurité et le bruit et en les confrontant à divers obstacles : une turbine en activité, un barrage, un champ de débris rempli de déchets maritimes, un piège réalisé à partir de filets de pêche.

Sheng-Wen Lo and Yi-Fei Chen, F/EEL, filets de pêche (2020-) ©Sheng-Wen Lo & Yi-Fei Chen
Un projet soutenu par the Embassy of the North Sea



Nous voudrions insister sur le piège. Il n’est pas possible de produire des anguilles dans des environnements artificiels, de sorte que toutes les anguilles d’une exploitation proviennent de l’océan. On estime qu’un tiers des anguilles qui atteignent l’Europe sont ensuite transportées illégalement en Asie, où la demande culinaire est forte et les prix de marché élevés. Le braconnage est une sérieuse menace pour les populations d’anguilles sauvages. La valeur d’une civelle, que l’on surnomme parfois « or blanc » à cause des prix astronomiques qu’elle peut atteindre, s’accroît exponentiellement au fil de la chaîne d’approvisionnement. Un pêcheur européen peut obtenir 10 centimes d’euro pour une civelle, mais, quand elle atteint l’âge adulte dans une exploitation asiatique, son prix peut être multiplié par cent. En d’autres termes, les profits générés par le trafic de civelles sont supérieurs à ceux des trafics d’armes, de drogue et d’êtres humains. Pour revenir à notre piège, il existe un scénario dans lequel le participant ne peut pas s’échapper. La possibilité de fuir ou non repose uniquement sur la chance : comme pour les anguilles dans la vie réelle, cela n’a rien à voir avec l’intelligence ou la force physique. Parfois, on a juste la malchance de se trouver au mauvais endroit.


Aide

Beaucoup d’efforts ont été entrepris pour venir en aide aux anguilles et aux autres espèces migratoires, mais tous ne se sont pas révélés efficaces. Bien que certains barrages hydroélectriques et certaines stations de pompage soient désormais équipés de turbines permettant le passage des poissons, le taux de mortalité de ces derniers peut atteindre les 10 %. Il arrive que l’on ajoute des passes à poissons à côté des seuils, des écluses et des barrages : ces échelles artificielles sont des rampes aquatiques que les anguilles peuvent escalader lorsqu’elles remontent le courant. Mais, en réalité, toutes les anguilles ne parviennent pas à les traverser, parce qu’elles diffèrent en âge, en taille et en énergie.

Dans le projet F/EEL, nous avons voulu aider les participants grâce à des échelles leur permettant de surmonter les barrières. Nous nous sommes mis dans la peau d’extraterrestres désireux de fabriquer des échelles à destination des humains – ainsi peut-on poser la question du design interespèces : comment des extraterrestres peuvent-ils avoir la certitude que les humains sauront utiliser ces échelles ? De ce point de vue, nous savons seulement que les humains se servent habituellement de leurs pieds, qu’ils placent successivement l’un devant l’autre, pour avancer sur diverses sortes de surface. C’est avec cette idée en tête que nous avons construit deux échelles pour leur permettre de gravir un haut mur : une échelle d’acier munie de pédales automatiques qui portent les personnes vers le haut ; et une rampe en tissu.


FEEL, Section "barrage" – échelle, vue d'installation, Marineterrein Amsterdam, (2020-) ©Sheng-Wen Lo & Yi-Fei Chen. Un project soutenu par the Embassy of the North Sea




Nos constatations

Au cours de l’automne glacial de 2020, plus de 120 participants ont essayé de s’évader de F/EEL, pour un taux de réussite inférieur à 30 %. Nous avons modéré les sessions sur place et contrôlé les conditions de sécurité grâce à des caméras infrarouges. Chaque personne abordait l’espace différemment et concevait des stratégies en fonction de son âge, de sa taille et de son énergie. Nous espérions que les participants se serviraient de leur corps et de leurs sens plutôt que de leurs aptitudes intellectuelles, mais nous avons constaté que beaucoup tentaient d’être « plus malins » que F/EEL. Pendant les sessions de test qui ont duré plusieurs jours, nous avons optimisé l’espace pour rendre la chose impossible. En conséquence, beaucoup de participants furent contraints de se mettre en mode survie : il y eut de la frustration, de la peur et de la colère, il y eut des cris et des jurons, il y eut même des objets détruits en cours de route. Beaucoup s’abandonnèrent aux lourds filets de pêche, non parce qu’ils étaient vraiment coincés ou pris au piège, mais par épuisement moral ou totale perte de confiance. Point intéressant, les enfants ont battu la plupart des adultes, au moins dans les parties du jeu nécessitant une moindre force physique.

Tout le monde ne sut pas utiliser les échelles : certains comprirent du premier coup, des hommes grands passèrent les barrières d’un bond, des enfants tentèrent de grimper entre les barres verticales de l’échelle d’acier, d’autres essayèrent de se projeter à toute vitesse sur l’échelle en tissu mais glissèrent, d’autres enfin restèrent plantés 20 minutes devant les échelles avant de laisser tomber.

Certains participants, lorsqu’ils étaient bloqués, fixaient les modérateurs dans l’espoir d’obtenir de l’aide. Mais ces derniers ne pouvaient la leur fournir avant que le temps de la session soit écoulé. Au cours d’une session, un jeune garçon effrayé appela sa mère à plusieurs reprises. En notre qualité de modérateurs, nous hésitâmes à autoriser cette dernière à lui adresser des encouragements verbaux. Évidemment, nous éprouvions de la compassion pour cet enfant intimidé, mais, dans la réalité, les bébés anguilles n’ont pas de parents pour les soutenir ni les protéger, même dans les environnements les plus rudes. Qu’auriez-vous fait à notre place ?

Malgré le stress ressenti à l’intérieur de F/EEL, la plupart des participants ont exprimé joie et soulagement au moment où ils se sont échappés ou ont été secourus : ils n’imaginaient ni l’intensité du projet, ni celle de la vie des anguilles. Au bout du compte, F/EEL fut un moyen de se représenter, sous une forme atténuée, l’expérience vécue de ce poisson mystérieux : pour les anguilles, ce n’est pas un jeu, mais un quotidien mille fois plus mortel.


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Vous vous demandez peut-être quel est le but de tout cela, puisque personne n’est véritablement capable de traduire l’expérience des anguilles dans des termes humains. F/EEL n’est certes pas un projet scientifique, mais nous espérons qu’il nous permet d’accéder, au fond de nous, à quelque chose que ne peuvent atteindre la science et la logique : une part de nous-même désireuse d’établir un lien de parenté avec un poisson que nous n’avons jamais vu.

Peut-être y aura-t-il toujours un gouffre entre la carte cognitive des humains et celle des non-humains, malgré tous les progrès de la science et de la civilisation. F/EEL n’avait pas pour objectif de combler cet abîme, mais d’interroger la manière de le négocier. En tant qu’humains, nous sommes libres d’imaginer des scénarios grandioses pour les non-humains, mais on a tendance à oublier que nous le faisons d’un point de vue anthropocentré : les belles prédictions que les humains trouvent désirables ne le sont peut-être pas pour les espèces en question. Que faire alors ? Tout simplement, peut-être, se demander humblement de quoi elles ont vraiment besoin et disséminer cette interrogation au-delà de nos pratiques particulières.

En tant qu’êtres partageant cet univers, en tant que cooccupants du temps et de l’espace, nous vous souhaitons un agréable passage.

Chaleureusement,

Sheng-Wen Lo et Yi-Fei Chen
Traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes