Les guerres modernes avec leurs cortèges d’explosions, les sites urbains que leurs missiles fracassent, les terres agricoles que leurs mortiers perforent, sont également affaire de vibrations. Les sons terrifiants que produisent leurs impacts au sol fonctionnent eux aussi comme des armes de guerre, et l’effroi qu’ils suscitent affecte les humains comme les animaux. Sauf que ces derniers semblent avoir une expérience physique et physiologique plus vive que la nôtre, comme si leurs sens – le toucher et l’ouïe, principalement, en plus de l’odorat – leur permettaient d’éprouver avant nous la violence dévastatrice d’une bombe qui tombe du ciel. Dans un autre contexte, il est avéré par exemple que les chiens sentent quelques dizaines de minutes avant nous le surgissement d’un tremblement de terre, les vibrations issues du chevauchement entre les plaques terrestres leur parvenant par anticipation au niveau des pattes. Le cinéaste Robert Bresson, qui a souvent filmé les animaux, soulignait plus globalement leur extrême sensibilité à tout phénomène de tension qui affecte l’atmosphère d’un lieu, qu’il s’agisse de la préparation d’un bûcher (le chien du Procès de Jeanne d’Arc), d’un combat entre cavaliers (les chevaux dans Lancelot du Lac) ou de la cruauté gratuite des hommes (l’âne d’Au hasard Balthazar).

Nous disons à juste titre d’une tension qu’elle est palpable, et c’est éminemment vrai en situation de guerre. L’apparition d’une iconographie animale à l’occasion d’un conflit meurtrier ne vise pas seulement à attendrir les spectatrices et spectateurs sur le sort des humains qui subissent ce conflit dans la plus grande détresse. Elle peut certes constituer le prétexte à une surenchère dans la victimisation, comme on l’a encore vu récemment dans le cas du zoo de Kiev : des images de girafes ou de félidés apeurés ont commencé à circuler au début de l’invasion russe en Ukraine, comme si elles servaient de relais à la compréhension de la destinée humaine. Cette comparaison à visée compassionnelle peut susciter une forme d’empathie, même minime, avec les martyrs de cette histoire tragique, même si elle fait écran à la façon dont un peuple fait face à une agression sauvage. Ce que n’ont d’ailleurs pas manqué de signaler les responsables du zoo de Kiev, refusant pour eux-mêmes comme pour leurs compatriotes toute assignation à une place de victime passive dans cette confrontation avec l’armée russe.

Il y a plus, cependant, concernant cette présence animale dans la représentation de la guerre. Par-delà l’anthropocentrisme manifeste qui sous-tend le rapport d’identification que cette iconographie suscite, il existe plus fondamentalement un lien entre l’animal et les stratégies que les hommes peuvent adopter dans ces périodes tourmentées. Gilles Deleuze et Félix Guattari l’énonçaient clairement dans Mille plateaux, au sein de pages très concrètes consacrées au devenir-animal des combattants sur le terrain des opérations. Selon eux, en effet, « la guerre a comporté des séquences zoologiques, avant de se faire bactériologique » ; on a ainsi « vu des chats sur les champs de bataille, et même faire partie des armées », entre autres pour leur capacité à être affectés de sensations inconnues à l’homme1. C’est notamment le cas, actuellement en Ukraine, d’un chien dénommé Patron qui, grâce à un odorat cent milles fois plus développé que celui de l’humain, est en mesure d’appréhender la présence de mines placées sous terre par les Russes2.

« Je fais mes plans de bataille avec l'esprit de mes soldats endormis. »
Napoléon Bonaparte, cité par Robert Bresson dans ses Notes sur le cinématographe (1975).
Chat endormi sur les marches d'un escaliers du quartier Cihangir à Istanbul
© Sarkis (Adagp, photo de Sarkis, 2021).

Ce pouvoir olfactif fascine à n’en pas douter, et il se distingue d’un sens humain amélioré. S’il peut faire office d’arme éventuelle dans ce contexte, c’est parce qu’il projette l’humain dans une « puissance d’affect » susceptible de réellement désorienter l’ennemi. Pour cela, comme le notent Deleuze et Guattari, cette fois dans leur monographie sur Kafka, il faudrait se placer sur une ligne de crête qui nous fait osciller entre deux pôles du versant animal : « entre son propre devenir inhumain et une familiarisation trop humaine » vers laquelle, comme on l’a vu, nous ne cessons pas de tendre3. Ainsi, le devenir-animal du guerrier ou de celui qui résiste à une agression suppose une transformation de ses propres puissances d’être affecté, dans un exercice inédit de ses propres sens qui reconfigure les coordonnées de l’affrontement. À cet égard, on se souviendra aussi des manières dont les occupants du parc Gezi, place Taksim à Istanbul, échappaient en 2013 à la charge de la police dans les petites ruelles du quartier adjacent de Cihangir, telle une meute de chats qui distançaient à toute vitesse les forces de l’ordre, démunies dans ce labyrinthe urbain (Cihangir est par ailleurs un quartier qui regorge de chats). Le bruit des bottes des policiers sur le pavé vibrant formait un élément supplémentaire pour parvenir à les semer. Les manifestants de Gezi trouvaient ainsi une issue tout animale en vue d’esquiver une répression féroce, expérimentant un devenir-animal que les étudiants de Hong-Kong, quelques années plus tard, allaient à leur tour mettre en œuvre dans le dédale de leur capitale.

C’est peut-être cela, en définitive, qui justifie l’usage d’une imagerie animale dans les époques de grands tourments : non pas seulement la traversée d’affects inconnus qui servent d’armes potentielles contre l’ennemi, mais l’élaboration de « bancs, bandes, troupeaux » humains qui font siennes les « célérités, ubiquités, [et] métamorphoses »4 animales en vue de vaincre l’ennemi.


Dork Zabunyan