Est-il possible de considérer une machine, programmée pour effectuer une tâche précise, comme  potentiellement distraite ? En plus de paraître absurde, la question est sans doute mal posée, car elle attribue une qualité humaine à une chose qui ne peut en avoir. On dit d’un robot électro-ménager qu’il ne marche plus, d’un téléphone portable qu’il capte mal, d’une tablette informatique qu’elle est devenue obsolète, etc., mais ces dysfonctionnements ne sauraient relever d’une distraction des objets techniques. Ce détour par la machine permet de mettre en avant l’expérience du distrait comme l’une des caractéristiques majeures du vivant : même l’animal constamment aux aguets possède ses moments de distraction (lorsqu’il s’endort, par exemple, entre veille et sommeil). Et les humains ne sauraient certainement pas vivre sans eux : la rêverie en plein jour, le souvenir qui vient doubler une action en train de se faire, l’imagination galopante… Autant de phénomènes de distraction où s’affirment notre être profond, singulier, irréductible à aucun autre.



Pris (Daryl Hannah) in Blade Runner dir. Ridley Scott, 1982



Que se passe-t-il toutefois quand nous songeons à l’alliage entre l’humain et la machine ? À un âge où les questions relatives à l’intelligence artificielle, associée ou pas à des corps automatisés, soulèvent toujours plus de problèmes liés à l’organisation d’un commun au quotidien, le cinéma de science-fiction offre parfois des aperçus suggestifs sur le surgissement de la distraction dans un agencement homme-machine. C’est notamment le cas dans Blade Runner (1982) de Ridley Scott, adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968). Dans ce film, les « réplicants » sont des robots physiquement très ressemblants aux humains, conçus par Eldon Tyrell. Tyrell est le seul à pouvoir les reprogrammer pour qu’ils aient une vie plus longue que les quatre ans d’existence qu’il leur a attribués. Pourquoi cela ? Pour éviter que les réplicants, utilisés pour des travaux extrêmement durs dans de lointaines colonies martiennes, s’humanisent, et en s’humanisant possiblement se retournent contre leur créateur. Ce qu’ils feront une fois revenus sur Terre, et sans que Tyrell n’ait pu leur accorder davantage d’années à vivre.



Rachel (Sean Young) in Blade Runner dir. Ridley Scott, 1982.



Êtres dénués d’empathie, délestés de souvenirs (à l’exception de Rachel, la réplicante interprétée par Sean Young, à qui on a artificiellement intégré la mémoire d’une autre femme), toutes et tous destinés à des tâches bien spécifiques (combattre des opposants féroces, construire des vaisseaux spatiaux, satisfaire des désirs sexuels, etc.), les réplicants ne peuvent prendre le temps de rêvasser, ni plonger aléatoirement dans leurs souvenirs, ni rompre le labeur des jours par la faculté d’imaginer. Pour toutes ces raisons, ils n’ont pas la capacité de se distraire : le programme de Tyrell dont ils dépendent les en empêche. Et pourtant, le film de Ridley Scott donne à voir des séquences où la machine des réplicants semble se dérégler, et ce dérèglement les fait pénétrer dans une zone  de distraction qui ouvre pour les humains que nous sommes de nouveaux horizons en matière d’états flottants, de promenade urbaine, de remémoration même.



Zhora (Joanna Cassidy ) in Blade Runner dir. Ridley Scott, 1982



Dans la fameuse séquence du film où son œil se déplace à l’intérieur d’une photo, Rick Deckard (Harrison Ford) remarque le personnage de Zhora, allongée et probablement endormie ; on peut légitimement se demander ce qui anime les songes de cette réplicante : de quoi sont peuplés ses rêves, et dans le cas où un androïde peut en avoir, si ces rêves ont une influence sur l’accomplissement des missions pour lesquelles elle a été programmée. Une autre réplicante, Pris,  apparaît parfois comme distraite dans la ville totalement dévastée de Los Angeles ; ici, distraite doit d’abord s’entendre au sens d’étourdie : dans un mouvement de fuite, elle se prend la vitrine d’un magasin de plein fouet (en fait, les réplicants ne perçoivent pas les supports transparents). Mais elle est aussi et surtout distraite en un autre sens : par le sentiment amoureux qui la lie à Roy Batty, le réplicant le plus parfait selon son concepteur, qui l’aime d’amour lui aussi. Quoi que de plus dangereux pour la Tyrell Corporation qu’un.e réplicant.e qui tombe amoureux d’un.e autre ? L’amour, peut-être la distraction par excellence…



Pris & Roy (Daryl Hannah & Rutger Hauer) in Blade Runner dir. Ridley Scott, 1982



Roy, pour sa part, livrera à la fin du film un monologue demeuré célèbre où, au moment de mourir, il déclare à Deckard : « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez imaginer… Des navires de guerre en feu, surgissant de l’épaule d’Orion… J’ai vu des rayons C briller dans l’obsucrité, près de la Porte de Tannhäuser… Tous ces moments se perdront dans le temps… ». Là encore, comment pourrait fonctionner la mémoire de cet homme-machine, et quelles seraient ces images mentales qui se confondent avec des souvenirs jaillissant dans ses derniers instants ? L’émotion non expressive du personnage crée une vraie force disruptive à l’écran, laquelle rend inopérant le programme de la Tyrell supposé contrarier toute émotion de ce type, c’est-à-dire ce qui distrait Roy de ce que pour quoi il a été engendré. Il serait erroné de croire que le réplicant devient un humain au moment de la mort. Tirer le fil de la distraction dans Blade Runner permet d’avancer une autre hypothèse : à l’intérieur d’un monde anéanti où les humains ressemblent eux-mêmes à des automates – ils marchent mécaniquement, ils ne se regardent plus les uns les autres, ils sont gavés de publicités, etc. –, les réplicants sont peut-être là pour rappeler la nécessité de puiser, dans les menues distractions de nos formes de vies, les mille façons d’échapper à un ordre établi.


Dork Zabunyan