Modern Animal d’Yevgenia Belorusets est un ouvrage singulier, tout aussi prophétique qu’ironique, onirique et troublant. Publié en 2021, dans le contexte de l’après-révolution ukrainienne de 2014 ‒ la « révolution de la dignité » à Maïdan ‒, et du conflit de basse intensité qui avait éclaté dans le Donbass, c’est un livre dont la lecture revêt aujourd’hui des connotations plus critiques à la suite de l’invasion de grande envergure entreprise par la Russie.

Yevgenia Belorusets (née en 1980 à Kiev) est une journaliste, photographe, écrivaine et militante ukrainienne. Travaillant entre Kiev et Berlin, elle crée des assemblages de photographies et de textes axés sur les animaux. Conférences fictives, contes de fées ou pages de journal intime, qui donnent la parole parfois à des êtres humains, parfois à des animaux. Ces pages sont émaillées d’images noir et blanc, mystérieuses, photographiées dans un style sans apprêt : elles figurent, dans des environnements domestiques ou sauvages, des animaux qui ont laissé une trace derrière eux. Séjournant à Kiev au cours des premiers jours de l’invasion russe, elle a tenu un journal de guerre dans lequel elle en fait le récit et qui a été diffusé dans le monde entier (publié également dans la revue Artforum et présenté à la Biennale de Venise). Belorusets vit aujourd’hui à Berlin, aux prises avec une existence bouleversée par les circonstances absurdes dans lesquelles son pays se trouve plongé. Le présent entretien a été réalisé via l’application Zoom.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets

Luca Fiore : de quelles nécessités impérieuses est né Modern Animal ?

Yevgenia Belorusets : L’idée de ce livre m’est venue en 2017-2018. Bien entendu, en l’état actuel des choses ‒ à savoir la guerre en cours ‒, le concept est aujourd’hui entièrement différent de ce qu’il était à l’époque. À vrai dire, les droits de l’homme m’intéressent depuis toujours, et en tant qu’écrivaine et photographe je n’ai jamais cessé de considérer que les droits de l’animal représentent de la manière la plus exacte les droits de l’homme dans la société et en offrent la compréhension la plus profonde. J’ai longtemps souhaité avoir la possibilité d’étudier cet aspect de la vie dans la société ukrainienne. La révolution de la dignité de 2014 est à l’origine de nombreux changements dans le pays, notamment une nouvelle conception des droits de l’homme dans la société civile, une sensibilisation inédite dont l’un des aspects concerne les droits de l’animal. De petits groupes de militants qui luttent en faveur d’une modification des lois ukrainiennes ont entrepris des actions sur ce terrain. À l’époque où je travaillais sur ce livre, beaucoup de choses étaient en train de changer. Jusque-là, les lois soviétiques applicables dans notre pays autorisaient l’utilisation d’animaux dans les cirques. Il était également possible de dresser des chiens de chasse avec des animaux sauvages, une pratique très courante en Russie. Grâce au combat de ces groupes de militants, la législation a été progressivement modifiée pour accorder aux animaux une protection de plus en plus importante et susciter dans la société la prise de conscience de ce qu’est un animal. Travailler sur ce livre consistait d’une part à fixer ces évolutions en cours et, d’autre part, étudier comment la société ukrainienne, dans ses différents contextes, imagine la frontière entre l’humain et l’animal.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets

L.F. : Votre livre se caractérise par l’alternance de l’écriture et de la photographie. Quelles sont les relations entre ces deux langages ?

Y.B. : En ce qui concerne la photographie, j’ai toujours été fascinée par sa capacité à objectiver l’objet auquel elle s’intéresse. J’ai travaillé sur plusieurs séries de photographies, tout en compilant des interviews et en rédigeant des textes courts sur le sujet. Mais, quoi que l’on puisse penser de la photographie, j’ai pris conscience qu’il lui est impossible d’objectiver un animal, car l’animal n’est pas en mesure de consentir à être photographié. Il ne signe pas quelque document attestant de son accord explicite à l’être. Et ce n’est pas tout. Parfois, la photographie se trouve même dans l’impossibilité de photographier le sujet qu’elle désire prendre en photo. J’ai donc travaillé sur l’idée de l’échec de la photographie, de l’impossibilité pour l’être humain de comprendre un animal, de créer un espace dans lequel un animal serait clairement compréhensible de sorte que nous puissions appréhender ce qu’il serait possible de faire avec lui. Mais également de l’impossibilité de le saisir en photographie et de le voir dans le moindre de ses détails. Je me suis intéressée à ce qui constituait le contraire de la photographie animalière, en me consacrant à montrer le plus possible, créant ainsi l’illusion que nous pouvons voir avec la photographie bien plus qu’avec nos yeux. Ma stratégie a consisté en fait à contrer cette illusion pour montrer que, même si nous le voulions, nous serions dans l’impossibilité de voir l’essentiel de ce que nous aurions pu même imaginer. Nous ne pouvons en voir qu’un fragment. Et si celui-ci est vrai, il n’est pas intelligible. Il est difficile de comprendre ce que l’on regarde réellement, de distinguer ce que l’on voit de ce que l’on regarde. Mon idée de base était de travailler avec l’imagination afin de comprendre ce qu’est l’animal qui se trouve face à notre appareil photo, et quels sont nos moyens pour le saisir par le biais de la photographie. En y réfléchissant, les images sont comme une cage pour animaux. Dans ce livre, le texte et les images fonctionnent en parallèle. Les photographies ne sont pas illustratives du récit, mais elles résultent du même genre de questionnement.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets

L.F. : Pourquoi avez-vous utilisé différents registres d’écriture, comme par exemple le style de la conférence ou celui du journal intime ?

Y.B. : J’ai recours à différents registres stylistiques, dont ceux de l’ère soviétique. On enseignait à l’époque que l’être humain était le sommet de la création et que les animaux n’étaient que des outils. New Animals était achevé quand la Russie a lancé sa grande offensive contre l’Ukraine, mais j’y fais déjà mention du manque de soins et des crimes perpétrés contre les animaux dans les zones de guerre. Le 24 février, j’étais à Kiev où j’ai commencé un journal de guerre. J’étais en relation avec les gardiens du zoo de Kharkiv et avec les groupes de protection des animaux de l’oblast de Kiev. Plusieurs personnes ont risqué leur vie pour s’occuper des animaux tout en s’exposant aux bombardements russes. Il y avait aussi ceux qui sont allés nourrir le bétail abandonné, ou bien qui ont renoncé à fuir les zones occupées parce qu’ils devaient prendre soin d’animaux. Je pense aujourd’hui que je pourrais rajouter de nouveaux textes et publier une édition augmentée de mon livre, car ce qui s’est passé atteste du changement de mentalité intervenu en 2014 durant la révolution de Maidan.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets

L.F. : Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris ? D’après vous, en quoi l’attitude des gens vis-à-vis des animaux devrait-elle encore évoluer ?

Y.B. : Mon point de vue est celui de la recherche anthropologique. Je m’efforce de décrire, en mots et en images, ce qu’est la situation que j’observe autour de moi et comment évoluent les mentalités. Je n’ai pas de point de vue personnel sur ce qu’est l’être humain et ce qu’est l’animal, ni sur ce qu’est la différence qui existe entre eux. Mon travail se situe sur le plan de l’imagination : comment les gens imaginent-ils leur qualité d’êtres humains et comment comprennent-ils qu’ils sont différents des animaux, ou bien comment décrivent-ils un autre être vivant ? C’est un peu comme aller voir ce qu’il y a derrière le rideau d’un théâtre. Comprendre quelles sont les différentes configurations de ces imaginaires, voilà ce qui m’intéresse.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets

L.F. : Vous auriez pu rédiger un essai thématique, mais vous avez préféré recourir à la littérature. Pourquoi ?

Y.B. : Je pense que nous nous trouvons en fait dans l’impossibilité de créer une image logique et intelligible de quelque chose que nous imaginons comme étant un animal : quelque chose de différent, que nous ne pouvons pas vraiment comprendre, qui n’est pas nous, qui est différent de nous. Selon moi, ces interruptions dans la logique sont logiques, ce sont des manières de penser qui sont toujours intéressantes. Je pense plus particulièrement que je les ai découvertes en étudiant cette thématique. Je me plongeais donc plus profondément dans les rêves ou une pensée fragmentée. En fait, le livre est structuré d’une manière qui, je crois, est en relation avec la façon dont nous écrivons la musique. Parce que les éléments de base de l’écriture, qui se répètent tout au long du livre, ne sont pas sans liens avec des manières de parler et d’écrire. Ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est de montrer différentes voix et de m’assurer que lorsqu’on lit, on entend différentes voix, pas seulement cette voix que l’on peut vraiment pénétrer, mais également celle de ce que l’on s’efforce d’observer.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets

L.F. : D’aucuns affirmeront que, dans le contexte tragique que connaît aujourd’hui l’Ukraine, la question des animaux et des droits de l’animal est plus que marginale.

Y.B. : En lisant mon livre, vous constaterez que je n’écris absolument pas sur les animaux, mais que je parle en fait des gens. Les animaux ne sont qu’un « grand Autre » ; l’animal est un « quelque chose » grand Autre. Il s’agit de l’idée de quelque chose d’assez proche de l’humain, mais qui est très différent. En l’étudiant, ce que signifie être différent devient compréhensible et comment, en fait, cela différencie la réalité. Un tel écart creusé entre l’humain et une autre création fonctionne dans la société, et se révèle très pertinent dans l’Ukraine actuelle. Et pas seulement dans notre pays.

Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets
Série “Modern Animal”, 2020 © Yevgenia Belorusets



Entretien : Luca Fiore, septembre 2022
Sur une proposition de Federica Chiocchetti / Photocaptionist
Traduction de l’anglais : Christian-Martin Diebold