J’éprouve le besoin obsessionnel de transcrire le temps, et la broderie est à cet égard une forme d’expérimentation aussi puissante que passionnante.

Lorsqu’en réaction à un traumatisme, le temps s’arrête, il ne reste plus qu’une seule chose à faire : attendre.

Un état d’attente permanente : l’attente de la guérison, l’attente de l’assimilation, de la mise en contexte et, enfin, des pleurs et du deuil.

La broderie représente à mes yeux un moyen de mettre les choses en contexte, de réfléchir, de décélérer le flux d’informations et de traumatismes.

Elle offre la possibilité d’une pratique artistique susceptible de convenir à un lieu spécifique, en n’étant ni piégée ni définie par celui-ci.


Majd Abdel Hamid, Composition 4, 2020



La broderie possède de multiples attraits ; toute proportions gardées, c’est l’un des rares moyens d’expression à exister hors de la structure normative du pouvoir patriarcal. Les institutions culturelles élitistes tiennent l’« artisanat » pour une forme inférieure de culture qui est, comme l’on peut s’y attendre, principalement produite par des femmes. L’écosystème relationnel esthétique de la broderie, quelque peu spécifique à son lieu de production, lui confère sa relative autonomie, mais aussi un avantage crucial. En effet, contrairement à la peinture, au dessin et à la sculpture, elle résiste à cette façon de voir que l’on nous a enseignée, où le spectateur supposé est systématiquement un homme. La broderie ne s’y plie pas et offre une petite mais revivifiante marge de liberté.

Les motifs brodés et la géométrie s’élaborent en parfaite harmonie avec le paysage, les arbres, les saisons, la lumière du soleil, les rapports sociaux, dans une relation intime avec l’étoffe même, puisque traditionnellement les femmes brodent leurs robes, les taies d’oreillers, nappes, serviettes, etc.

Majd Abdel Hamid, Sketch, fil de coton sur passoire à thé, 2019



On trouvera un exemple particulièrement frappant de la signification sociale et de l’importance affective de la broderie dans la coutume palestinienne : « Lorsqu’une femme est en deuil et pleure la perte d’un être cher, la robe et la broderie sont teintes en bleu foncé. » (Culture and Customs of the Palestinians, Samih K. Farsoun, non traduit en français). Au fur et à mesure que le temps passe, et des lavages successifs de la robe, les couleurs réapparaissent progressivement, tenant lieu d’une métaphore du deuil, l’une des plus poétiques qui soient.

En 1948, il a été mis un terme à cette approche quasi biologique de la pratique. Les populations palestiniennes furent expulsées de leurs terres par la force ; les agriculteurs devinrent autant de réfugiés. Séquelle de ce traumatisme majeur, la broderie a évolué en symbole de l’identité nationale, une identité collective, désormais menacée et plongée dans un état d’urgence permanente. En d’autres termes, les motifs devaient être préservés et la nostalgie de la patrie perdue a porté un coup à la réactivité de la pratique. Cependant, des collaborations se sont nouées dans les camps de réfugiés, des populations originaires de différentes régions sont devenues voisines, de sorte qu’une nouvelle collectivité s’est formée, une société d’apatrides. En 1988, plus particulièrement, pendant la première intifada, sous l’occupation militaire israélienne, il était interdit de posséder un drapeau palestinien ; s’insurgeant contre cet ordre, des Palestiniennes entreprirent de broder ce drapeau sur le corsage de leurs robes, transformant le tissu en espace de contestation, reprenant possession de la performativité de la broderie comme pratique adaptée à la situation, abandonnant la reproduction de motifs datant du dernier instant avant l’arrêt du temps.

Majd Abdel Hamid, Son this is a waste
of time
, broderie blanche, 2020-2021



En 2015, j’ai souhaité qu’une brodeuse crée pour moi une broderie ; j’aurais voulu qu’elle brode du fil blanc sur un coupon de tissu, mais, déclinant ma commande, elle me dit : « Mon fils, c’est une perte de temps. » J’ai finalement réalisé la broderie moi-même. Cette pièce a inauguré une série qui s’est révélée durable, à laquelle je travaille aujourd’hui encore. Broder des points répétitifs de fil blanc pour remplir la surface d’un canevas, c’est réaliser une transcription du temps, une performance où s’effectue la transcription d’une échelle d’intensités. Je tiens le compte du nombre d’heures nécessaires à la réalisation de chaque pièce.

Depuis mon premier essai de broderie ‒ un carré blanc ‒, j’ai pris l’habitude d’emporter systématiquement avec moi une broderie blanche. La répétition de la broderie et l’acte même de la réalisation de points de croix ont pris une grande place dans mes mécanismes de réflexion et se révèlent très utiles lorsque je dois patienter avant un rendez-vous, une réunion, un voyage…

Ramallah municipality Embrodering. Interview
Ramallah municipality Embrodering. Interview Majd Abdel Hamid, Ramallah, broderie en cours.



La broderie est devenue indispensable à ma routine quotidienne. Elle m’apporte un lieu sécurisé, comme dans une légère transe, qui offre la possibilité de se soustraire au chantage des images, des informations, des déclarations, de se retirer mais sans fuir dans le déni, un rituel d’auto-soin accompagné d’un désir compulsif d’être à la fois pertinent et compétent. Comment se distraire, prendre de la distance, tout en conservant une saine proximité avec la société ?

Fin juillet, début août 2020, je travaillais sur une broderie blanche, comme je le fais toujours, en prêtant cette fois-ci une attention particulière au fond et à la réalisation des points de liaison.

Majd Abdel Hamid, La dernière fois que j'ai brodé
le fil blanc sur fond blanc avant l'explosion
, 2020



Le 4 août, j’étais chez moi, à Beyrouth, pas trop près du port, mais suffisamment pour en réchapper avec quinze points de suture et un grave traumatisme crânien. Sous l’effet de ce qui semblait réellement la fin du monde, il n’y avait plus aucune bulle à laquelle se vouer, toutes les « bulles » avaient éclaté en même temps. Quand les sirènes se sont tues, subsistait l’écho lancinant d’un silence effroyable.

Mon « havre », lorsque je ne sais plus quoi faire, consiste à travailler sur une broderie blanche, mais je me trouvais dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit. J’ai essayé à plusieurs reprises, mais j’éprouvais un véritable malaise à broder ne serait-ce qu’un seul point, aussi ai-je fini par abandonner.

Majd Abdel Hamid, Dernière tentative avec
la composition blanche sur fond blanc
, 2021



Grande panique dans mon cerveau : comment aborder cette chose, cet « événement », cette catastrophe, sans projeter, ni hurler ? J’avais perdu mon outil de réflexion le plus important. Habituellement, lorsque je travaille, je suis spectateur, je suis proche, mais ne suis pas dans l’« événement ». Cette fois-ci, c’était différent.

J’ai entrepris de travailler sur trois broderies, car je ressentais la nécessité d’utiliser mes mains. De faire quelque chose. Rien n’était planifié à l’avance, je n’avais que les fils et le canevas. J’ai donc commencé à travailler sur trois broderies, réalisées simplement en couleurs, des compositions aussi abstraites que possible. J’en ai achevé cinq, mon poignet avait enflé après avoir travaillé sans discontinuer durant cinq semaines.

Majd Abdel Hamid, Finishing the white embroidery [Achevant la broderie blanche], captures vidéo, 2021



J’ai arrêté les compositions et enfin terminé la broderie blanche.


Majd Abdel Hamid, January 2021
Cette lettre est le fruit de mes discussions avec Nataša Petrešin-Bachelez pour Palm. Le titre « I have an Itch, I Have a Stitch » (« Quand ça me travaille, je me mets à mon ouvrage d’aiguille »), est de Tamara Chalabi et provient d’une conversation avec elle au sujet des Compositions en 2020.
Traduction de l’anglais : Christian-Martin Diebold