Ceci est la cinquième et dernière livraison de ma série consacrée au photobombage, au trope de l’intrusion et de la distraction photographiques dans l’œuvre de quelques artistes contemporains. Nous sommes cette fois-ci en compagnie du duo d’artistes de « l’époque post-ce que vous voulez », Émilie Brout et Maxime Marion, dont le projet Ghosts of Your Souvenir constitue un remarquable exemple de photobombage performatif : en effet, en passant des heures dans des sites touristiques emblématiques, ils parviennent à se faire photographier indirectement et à hanter les photos prises par les touristes. Je n’ai pas pu m’empêcher de leur poser quelques questions.

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Federica Chiocchetti : Pourriez-vous nous dévoiler un peu les coulisses de cette série ? Vous dites qu’en utilisant les informations relatives au lieu et à la date de votre présence, vous recherchez les images dans lesquelles vous apparaissez parmi celles publiées en ligne. La chose ne semble pas si simple…

Émilie Brout & Maxime Marion : Nous sélectionnions des espaces à haute densité touristique, de préférence peu étendus de sorte à ce qu’il soit difficile de nous éliminer du cadrage, après repérages en amont des « spots » les plus représentés sur les réseaux. La première zone était devant l’arc de triomphe à Paris, proche de la sortie du métro ; un espace de quelques mètres carrés concentrant des centaines de touristes qui se relaient sans cesse. Nous essayions alors d’apparaître à l’image, sans avoir l’air trop suspect – ce qui n’est pas toujours aisé, car au bout de quelques heures on finit forcément par être repérés, même par les forces de l’ordre. En tous cas nous savions que si l’on pouvait voir l’objectif d’un appareil, celui-ci nous voyait également, et nous privilégions ceux des smartphones. Après coup, pour retrouver les images sur lesquelles nous apparaissions, nous utilisions les API fournies par les médias sociaux pour filtrer un maximum d’images en fonction des zones géographiques et heures où nous étions présent·es. Malgré ce travail de tri cela pouvait prendre plusieurs heures de défilement pour nous retrouver dans une image. Parfois cela ne donnait rien, même si nous savions avoir été photographié·es des centaines de fois !

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FC : Je me demande si ce projet n’est pas le reflet d’une époque spécifique ?

EB MM : Le projet a été réalisé entre 2014 et 2015, dans une conjoncture qui était extrêmement favorable : nous étions alors en pleine explosion de l’esthétisation de la vie quotidienne, diffusée de manière massive en ligne – avec Instagram en tête de file. Ces images étaient produites majoritairement avec des smartphones, qui commençaient à enregistrer systématiquement les données GPS dans les métadonnées des images. Aussi, les outils offerts par les médias sociaux étaient alors plus ouverts, permettant par exemple de filtrer des images en fonction de coordonnées de géolocalisation extrêmement précises (ce qui n’est plus possible aujourd’hui, leurs API étant beaucoup plus verrouillées avec une limitation à des zones géographiques spécifiques). Enfin, et c’est peut-être le plus important, il y a quelques années les utilisateur·ices étaient beaucoup moins conscient·es des questions relatives à la vie privée, et publiaient largement leurs images de manière publique (de même, aujourd’hui une grande partie des images n’est plus accessible pour ces raisons).

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FC : En tant que photobombeurs professionnels, que ressentez-vous au fond de vous-mêmes quand vous êtes en pleine action, outre la joie que procure immédiatement cette opération ?

EB MM : Ce qui nous intéressait avec ce projet est moins la partie performative, plutôt stressante à vrai dire, que le plaisir de la découverte des images en ligne, et surtout leur collection dont nous rendons compte sur le site ghostsofyoursouvenir.net. Si chacune d’entre elles n’a le plus souvent pas de qualité particulière en soi et si notre présence n’est généralement pas plus remarquable qu’un panneau de signalisation, c’est par leur réunion qu’émerge une certaine étrangeté de par nos apparitions systématiques : nous incarnons littéralement le nœud entre ces images produites dans plusieurs pays, prises par des personnes du monde entier et diffusées sur des serveurs et réseaux internationaux.



Federica Chiocchetti/Photocaptionist