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Cycle de cinéma

Marie Voignier. Le réel et ses doubles

Une programmation de Benoît Hické et Marie Voignier

Du 07 au 19 avril 2026

Jeu de Paume - Paris

Le travail de Marie Voignier explore les zones de frottement entre les images et le réel, là où les récits se fabriquent, se déplacent et parfois se fissurent. Utilisant sa caméra comme un outil d’enquête, elle interroge la manière dont le cinéma, loin de reproduire nettement le monde, participe plutôt à le reconfigurer. Ses films apparaissent comme autant d’actes d’une résistance discrète, à la fois politique, poétique et sensible. Ils traversent des territoires marqués par l’histoire coloniale et ses prolongements contemporains : le Cameroun, la Chine, la Corée du Nord, l’Allemagne. Ils questionnent la manière dont les images participent à la construction des récits collectifs et la place qu’y occupent les corps, les voix, les présences du vivant.

Ce vivant – qu’il soit humain, animal, paysage – est regardé dans ses relations de pouvoir, d’échange, de fascination ou d’exploitation. Il devient le témoin silencieux d’un monde dont les hiérarchies se rejouent dans chaque plan.

La caméra de Marie Voignier ne cherche pas à révéler une vérité, mais bien à déplier les conditions de sa fabrication. Elle s’intéresse aux marges, aux gestes discrets, aux instants d’attention où un récit s’échappe ou s’invente autrement. Dans ses films, elle ne dissimule pas sa caméra, consciente de son propre pouvoir de regard. Qu’il s’agisse d’explorateurs fantasmant l’Afrique, de commerçantes africaines à Guangzhou ou de figurantes rejouant l’histoire coloniale, Marie Voignier met en scène les lieux où se négocient les représentations. Elle fait apparaître ce que la mondialisation tend à effacer : la circulation des récits, la part d’invisible et de vivant qui persiste sous l’image.

Filmer devient alors un acte éthique, un travail de décentrement. On se souvient que pour Susan Sontag, « photographier, c’est conférer de l’importance ». Chez Voignier, filmer, c’est aussi bousculer les hiérarchies et donner une voix à celles et ceux qu’on ne regarde pas, vers les territoires périphériques du visible. Son œuvre réinvente une manière de raconter le monde depuis ses angles morts. Elle cherche à habiter l’image autrement.

Dans cet engagement à filmer sans juger, à rendre visibles des existences minorées, à interroger la mémoire coloniale autant que la fabrique contemporaine du regard, Marie Voignier affirme une position singulière dans le cinéma d’aujourd’hui : celle d’une artiste qui pense le réel, tout en le laissant parler. Ses films invitent à voir autrement ce moment où l’image, au lieu de s’imposer, ouvre le monde. Tout au long de ce cycle, ils dialoguent avec d’autres cinéastes, d’autres voix, d’autres regards, de femmes artistes également portées par la question cruciale du contre-récit, pour alimenter la réflexion collective. Betty Tchomanga, Katy Léna Ndiaye et Rosine Mbakam viennent nourrir le cycle par leurs contre-récits, par d’autres histoires, d’autres regards, d’autres corps.

Benoît Hické

AU PROGRAMME

Les Fantômes
France, 2004, couleur, 14 min, vf
Des chômeurs en formation s’exercent à reproduire fidèlement les rituels d’une « vraie » entreprise — réunions, appels téléphoniques, commandes — sans jamais rien produire. Ce théâtre du travail, minutieux et vain, révèle la violence sourde des mécanismes sociaux.

Le Bruit du canon
France, 2006, couleur, 27 min, vf
Chaque hiver, un nuage noir envahit Locarn, en Bretagne. 500 000 étourneaux arrivent d’Europe de l’Est. Ils dévastent les cultures. Ils pillent les exploitations. Les agriculteurs tentent de faire face, avec des canons à effarouchement, des coups de feu, l’enfumage. Mais les oiseaux continuent à exécuter leurs chorégraphies au crépuscule.

Au travail
France, 2008, couleur, 52 min, vf
Rennes, 2008. Une biennale d’art contemporain organise des résidences d’artistes en entreprise. Trois artistes travaillent au contact des chaînes de production. Les salariés observent. La caméra capte les gestes, les regards, parfois le malaise. Que se passe-t-il quand l’art s’invite au cœur même du monde du travail ?

Hinterland
France, 2009, couleur, 49 min, vo st fr
À 70 kilomètres de Berlin, un immense dôme métallique abrite un parc tropical factice, « Tropical Islands ». Un paradis reconstitué. Les touristes déambulent sous un ciel peint. Le « vivant » est devenu un décor. Mais à l’extérieur du dôme, les paysages sont quasiment désertiques, hantés par les fantômes de l’ex-RDA qui affleurent sous les témoignages des habitants de la région.

Hearing the Shape of a Drum
France, 2010, couleur, 17 min, vo st fr
Ce film revient sur le procès retentissant du « Monstre d’Amstetten » de 2009, en Autriche, suivi par des centaines de journalistes et d’équipes TV. Le procès se tient à huis clos. Aucune image n’est donc possible. C’est cette absence d’images qui intéresse Marie Voignier. Comment se fabrique un discours médiatique, si ce n’est par la paraphrase, le commentaire, la description ?

L’Hypothèse du Mokélé‑mbembé
France, 2011, couleur, 78 min, vf
Au sud-est du Cameroun, un homme arpente la jungle et les berges boueuses à la recherche d’une bête légendaire : le Mokélé-mbembé. Marie Voignier compose un portrait troublant où se nouent un mythe personnel, le fantasme colonial et un désir d’aventure. La jungle est un écran de projection très dense des imaginaires occidentaux. Marie Voignier observe autant l’absence de la créature que la présence têtue de celui qui la cherche. Elle dessine en creux un autoportrait universel : nous sommes toutes et tous des Michel Ballot en quête d’une vérité introuvable. Ce film annonce Anamocot, où elle poursuit son jeu de miroirs documentaire.

Le terrain était déjà occupé (le futur)
France, 2012, couleur, 17 min, vf
Sur une vaste étendue d’herbe et de ruines, arpentée par une équipe de cinéma au travail, un géomètre, un paysagiste et une urbaniste dessinent un quartier à venir. Rien n’existe encore mais tout est déjà tracé dans les discours. La caméra, patiente, observe ce moment où le territoire devient projet, où la parole prend le pas sur la matière.

Un peu comme un miroir
France, 2012, couleur, 17 min, vf
Dans un hôpital psychiatrique, un homme parle. Son récit, traversé de fulgurances et de ruptures, déroule une pensée en mouvement. Ici, c’est l’esprit qui aménage son propre paysage. Marie Voignier observe avec une même attention la parole comme geste de pouvoir et de résistance.

Les Immobiles
France, 2013, couleur, 14 min, vf Plan fixe. Une main tourne les pages d’un livre de souvenirs. Des photographies anciennes de chasseurs occidentaux exhibant leurs trophées. En off, la voix d’un guide de chasse à la retraite commente avec nostalgie ses expéditions africaines des années 1970 et 1980. Son récit est parfois amusé. Mais les images disent l’horreur.

Tourisme international
France, 2014, couleur, 48 min, vf
En Corée du Nord, Marie Voignier participe à un circuit touristique très orchestré. Elle dévoile les images qu’une dictature accepte de livrer. Mais les voix ont disparu. Au montage, la cinéaste a minutieusement recréé tout l’univers sonore du film, déconnecté de tout discours officiel. L’alibi du tourisme devient le spectacle d’un pouvoir qui croit maîtriser son image.

Tinselwood
France, Allemagne, 2017, couleur, 82 min, vf et vo st fr Au sud-est camerounais, Marie Voignier filme les vestiges silencieux des concessions coloniales allemandes et françaises. L’écosystème de la forêt devient ici un monde complexe où l’on devine l’empreinte laissée par l’industrie extractiviste et la période coloniale. Le dispositif est discret mais puissant : la cinéaste traque les traces sans oublier les humains. Dans cette forêt se nouent celles de l’exploitation et la relecture d’une histoire qui fonde la mémoire collective de cette région de l’Afrique.

Na China
France, Chine, Cameroun, 2020, couleur, 71 min, vf et vo st fr
Marie Voignier nous présente trois femmes africaines installées à Guangzhou, bien décidées à profiter du miracle économique chinois. Elles avancent avec ténacité en se heurtant chacune aux mêmes obstacles — la langue, les différents intermédiaires, la méfiance qu’elles subissent. On les suit tout au long de leurs journées : les marchandages et les discussions entre commerçantes rompues aux logiques du marché mondial. En révélant cet angle mort de la globalisation, Na China renverse les regards et met en lumière une économie parallèle, vive et inventive, portée par des voix rarement entendues.

Anamocot
France, Cameroun, couleur, 2025, 91 min, vf et vo st fr
Quinze ans après L’Hypothèse du Mokélémbembé, Marie Voignier retrouve Michel Ballot, toujours sur les traces de la créature lacustre. Mais ce n’est plus lui que regarde la cinéaste. Elle délaisse le mythe pour s’efforcer d’en saisir les résonances contemporaines, notamment économiques. Ce sont désormais les femmes qui prennent la parole en ironisant l’obstination de Ballot à se projeter dans un territoire qui lui échappe. L’exploration n’est plus une aventure héroïque mais une négociation silencieuse. Anamocot renverse radicalement les perspectives. Le regard se retourne. Ce sont désormais les personnes « observées » qui observent.

Carte blanche à Marie Voignier

L’Argent, la liberté – une histoire du franc CFA de Katy Léna Ndiaye
Sénégal, Belgique, France, Allemagne, couleur, 2022, 102 min, vf
1960 marque officiellement la fin des empires coloniaux en Afrique. Les indépendances sont proclamées et la France semble se retirer de la carte du continent. Pourtant, derrière les déclarations solennelles subsiste un lien monétaire puissant : le franc CFA. Créé à l’époque coloniale et toujours rattaché au Trésor français, il circule dans quatorze pays d’Afrique subsaharienne. Adossée aujourd’hui à l’euro, il garantit à la France et à ses partenaires européens un accès privilégié aux marchés africains. Après plus de six décennies d’indépendance, quelles forces économiques, politiques ou symboliques perpétuent le maintien de cet héritage colonial ?

Mambar Pierrette de Rosine Mbakam
Cameroun, Belgique, 2023, couleur, 93 min, vo st fr
Dans la chaleur de Douala, Pierrette coud, répare les morceaux d’étoffes. Sans cesse entre l’atelier de couture et les besoins incessants de ses enfants et de sa mère, elle porte sur ses épaules le poids d’une famille. Les clientes défilent dans l’atelier. Pierrette les écoute. Elle coud leurs robes et accueille leurs confidences avec la même attention tranquille. La cinéaste brouille les frontières entre le réel et la fiction. Dans cet entre-deux, Rosine Mbakam dessine un portait dans lequel une force discrète s’élève et l’emporte sur l’adversité. C’est un acte de résistance au plus près du quotidien de celles qui continuent d’avancer malgré tout.

Une leçon de ténèbres
Conférence-performance de Betty Tchomanga, 50 min
Betty Tchomanga ouvre ses carnets de travail et invite le public à un voyage au cœur d’une pensée en mouvement. En prenant appui sur sa création Une leçon de ténèbres, elle propose une forme hybride où cohabitent recherches historiques, réflexions critiques et gestes chorégraphiques. Cette conférence-performance devient un espace de résistance intellectuelle et artistique où les récits dominants sont interrogés, déplacés, renversés. La chorégraphe et performeuse convoque des figures-fantômes, ces présences effacées par l’histoire officielle. Elle leur redonne corps à travers la danse, le chant et la parole.