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Guide d'exposition

Textes de salles FR/EN

Jonathas de Andrade. Gueule de bois tropicale et autres histoires

INTRODUCTION

Les propositions artistiques de Jonathas de Andrade (Maceió, Brésil, 1982) entreprennent de dévoiler, sur le mode de la performance et du jeu, les mécanismes au pouvoir qui influent de longue date sur les relations humaines et le regard que nous portons sur le monde. Centrées sur sa région natale, le Nordeste, ses oeuvres suscitent des interactions entre des groupes sociaux historiquement invisibilisés, mais invités en la circonstance à reprendre le contrôle sur l’expression de leurs propres traditions et imaginaires.
Par la photographie, la vidéo ou l’installation, De Andrade s’emploie notamment à déconstruire les représentations archétypales de l’exotisme tropical, de la masculinité, du métissage et des inégalités sociales et raciales. Nourri de ses recherches en anthropologie, en pédagogie ou sur le théâtre, l’artiste explore la mémoire collective et l’histoire de son pays, sans toutefois chercher à établir une distinction nette entre fiction et réalité. Sa démarche atteste une sensibilité vis-à-vis de la société brésilienne, à la fois héritière d’un passé — examiné de manière critique par l’artiste — et en transition vers une nouvelle ère.
Les travaux présentés au sein de cette exposition remettent en question, avec tendresse, militantisme, et non sans humour, les héritages sur lesquels s’est construit le présent. Ils véhiculent également l’idée que le sentiment de communauté et le désir de faire corps avec l’autre peuvent être mis au service de stratégies de résistance joyeuse.

The artistic projects of Jonathas de Andrade (Maceió, Brazil, 1982) are intended to reveal, through performance and playfulness, the mechanisms of power that have long influenced human relations and the way we see the world. Revolving around the Northeast, where he was born, his works elicit interactions between historically marginalised social groups, inviting them to reclaim control over the expressions of their own traditions and imaginary worlds.
Via photography, video and installations, De Andrade endeavours to deconstruct the archetypal representations of tropical exoticism, masculinity, cultural mixing, and social and racial inequalities. Inspired by his research into anthropology, pedagogy and the theatre, the artist explores collective memory and the history of his country, without, however, establishing clear boundaries between fiction and reality. Showing great sensitivity to Brazilian society, his approach is rooted in a past that the artist examines critically, while also being in transition towards a new era.
With compassion, militancy and a good dose of humour, the works presented in this exhibition call into question the heritage on which the present was built. They also express the idea that the sense of community and the desire to connect with the “other” may be placed at the service of strategies of joyful resistance.

Educação para Adultos

Éducation pour adultes / Education for Adults
2010, 60 affiches
En collaboration avec les blanchisseuses et couturières du quartier de Casa Amarela, Recife Commande pour la 29e Biennale de São Paulo. Museu de Arte Contemporânea – MAC / CCB, collection Teixeira de Freitas, Lisbonne

Au début des années 1960, le pédagogue Paulo Freire (1921-1997) développe une méthode d’alphabétisation pour adultes combinant éducation et prise de conscience sociale, qui fait intervenir l’association de mots et d’images par le biais d’affiches. Cette entreprise ambitieuse sera suspendue par le coup d’État militaire de 1964 et la dictature qui s’ensuivra durant plus de vingt ans. Après cette période d’interruption, une nouvelle édition des posters pédagogiques est publiée, à laquelle recourt la mère de Jonathas de Andrade, elle-même pédagogue. Toutefois, ces images, réduites à de simples outils d’apprentissage, ont perdu leur portée émancipatrice. L’artiste reprend ces affiches avec un groupe de femmes analphabètes, lequel se réunit chaque jour pendant un mois. Au fil des discussions, les participantes suggèrent d’autres mots, incitant De Andrade à concevoir de nouveaux supports illustrés de photographies qu’il réalise lui-même ou a trouvées. Avec ces 60 posters disposés en grille et composées dans l’esprit graphique originel, il semble vouloir renouer avec la dimension utopique et militante des outils de Freire en créant des binômes mot-image sémantiquement ambigus et souvent provocateurs.

In the early 1960s, the educator Paulo Freire (1921–1997) developed a method of teaching literacy to adults that combined education with social awareness, associating words and images by means of posters. The 1964 military coup d’état and ensuing dictatorship, which lasted over twenty years, interrupted that ambitious project. After the hiatus, a new edition of the educational posters was published; it was used by Jonathas de Andrade’s mother, who was a teacher. However, the images had lost their connotation of liberation and had become mere pedagogical tools. In 2010, the artist began using the posters again with a group of illiterate women that met daily over the course of a month. During their discussions the participants suggested other words, which encouraged De Andrade to design new posters illustrated with photographs he had found or taken himself. With these 60 posters, arranged in a grid and reflecting the original graphic style, he seems to be seeking a revival of the militant, utopian spirit inherent in Freire’s method, creating semantically ambiguous and often provocative word-image pairs.

Cartazes para o Museu do Homem do Nordeste

Affiches pour le musée de l’Homme du Nordeste / Posters for the Museum of the Man of the Northeast
2013, 77 affiches et 4 petites annonces de journaux Commande de la Kunsthalle Lissabon. Collection Maria et Armando Cabral, Portugal

Inspiré par le Museu do Homem do Nordeste — fondé en 1979 par le sociologue Gilberto Freyre (1900-1987) —, Jonathas de Andrade a conçu pour cette installation une série d’affiches accompagnée de documents explicitant le protocole suivi pour la réaliser. Dans un premier temps, l’artiste a invité des travailleurs de la ville de Recife à poser pour le projet d’une affiche destinée au fameux musée ethnographique, les sollicitant par voie d’annonces publiées dans des journaux locaux ou les interpellant personnellement dans la rue. Dans un second temps, il a composé les portraits photographiques de cette campagne publicitaire imaginaire. Avec la collection d’images ainsi constituée, l’artiste propose un répertoire ethnographique résolument homoérotique, dans une tentative de nuancer et complexifier les stéréotypes masculins, aussi bien individuels que collectifs.

Inspired by the Museum of the Man of the Northeast, founded in 1979 by sociologist Gilberto Freyre (1900–1987), for this installation Jonathas de Andrade has designed a series of posters accompanied by documents explaining the protocol he followed when creating them. First, the artist invited workers from the city of Recife to pose for a poster intended for the famous ethnographic museum, recruiting them through ads placed in local newspapers or approaching them directly in the street. Afterwards, he composed the photographic portraits for that fictional advertising campaign. With this collection of images, the artist offers a resolutely homoerotic ethnographic repertoire that aims at imparting subtlety and complexity to masculine stereotypes, both individual and collective.

Manual para 2 em 1

Manuel pour 2 en 1 / Manual for 2 in 1

2015, Livre sérigraphié sur carton, relié à la main avec du tissu de coton. Création graphique : Editora Aplicação (Priscila Gonzaga). Illustrations : Silvan Kaelin. Reliure : Brett Groves. Impression : Axelle Editions. Éditeur : Alexander and Bonin Publishing, Inc. Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

Inspiré par les instructions de manuels de bricolage du type do it yourself, cet ouvrage montre deux menuisiers transformant deux lits simples en un lit double. Les différentes étapes de la construction sont développées de manière très didactique, croquis et photographies à l’appui. L’oeuvre suggère subtilement que les deux hommes assemblent le lit qu’ils partageront. Le bricolage, ce loisir traditionnellement associé au genre masculin et à la virilité, est habilement détourné pour évoquer la constitution d’un espace réservé au désir et à l’intimité homosexuelle.

Inspired by do-it-yourself manuals, this work shows two carpenters who are transforming two single beds into a double bed. The successive stages of construction are explained in an extremely didactic manner, illustrated with drawings and photographs. The work subtly suggests that the bed the two men are assembling is one they will share. The do-it-yourself project, a leisure activity traditionally associated with men and virility, is here cleverly reappropriated, conjuring up the idea of a space reserved for homosexual desire and intimacy.

Pensées confuses et regards troublants sur les fantômes d’outre-mer

Confused Thoughts and Troubling Gazes on Overseas Ghosts
2025, série de photographies sérigraphiées sur bois et plaques de Plexiglas. Commande et production du Jeu de Paume. Courtesy de l’artiste

Jonathas de Andrade est particulièrement sensible à l’approche novatrice du cinéma ethnographique de Jean Rouch (1917-2004). L’influence de ce dernier, ethnologue et cinéaste tenu pour être le père de l’ethnofiction, s’observe chez l’artiste, qui n’hésite pas à brouiller les frontières entre fiction et documentaire. Dans les archives de Jean Rouch conservées à la Bibliothèque nationale de France, De Andrade a découvert un diagramme méthodologique portant sur le système classificatoire des communautés de Bregbo en Côte d’Ivoire, étude dont la terminologie emprunte tant aux sciences humaines qu’à l’ésotérisme et aux pratiques magiques. L’artiste sélectionne quelques-uns des mots rapportés par Rouch et entreprend de les faire dialoguer avec des images prises en Côte d’Ivoire par François Kollar (1904-1979) et Jean Mounicq (1931-), respectivement dans les années qui ont précédé et suivi la déclaration d’indépendance. Kollar a réalisé ses images en 1951 à l’occasion d’un reportage documentaire commandé par l’État français sur l’Afrique- Occidentale française désormais conservé à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie. Les photographies de Mounicq ont été prises lors d’un séjour réalisé en Côte d’Ivoire en 1969. La sélection inclut aussi une photographie de François Garnier (1923-2001) et trois de Francis Apesteguy (1952-2022). Le choix des photographies et des mots imprimés sur des triangles en Plexiglas, eux-mêmes inspirés par les cloisons des bureaux dans les années 1970, mettent en tension deux registres de classification coloniale, provoquant un malaise à la lumière du présent.

Jonathas de Andrade is particularly interested in the innovative ethnographic films of Jean Rouch (1917–2004). The influence of Rouch, an ethnologist and filmmaker who is considered to be the father of ethnofiction, is clearly visible in the work of the artist, who readily blurs the boundaries between fiction anddocumentary. In the Jean Rouch archives, now in the French National Library, De Andrade discovered a methodological diagram of the classification system of Bregbo communities on the Ivory Coast, the terminology of which borrowed from the humanities as well as from esotericism and magical practices. Selecting several of the words cited by Rouch, the artist has created a dialogue between them and photographs taken on the Ivory Coast by François Kollar (1904–1979) and Jean Mounicq (1931–), during the years that respectively preceded and followed the country’s declaration of independence. Kollar took his photographs in 1951 while on a documentary assignment on French West Africa commissioned by the French government, which is now in the Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie. Mounicq’s photographs were taken during a trip to the Ivory Coast in 1969. The selection also includes a photo by François Garnier (1923-2001) and three by Francis Apesteguy (1952–2022). The choice of the photographs and the words printed on Plexiglas triangles, inspired by 1970s office partitions, highlights the tension between two registers of colonial classification, thus provoking a sense of unease in contemporary viewers.

Ressaca Tropical

Gueule de bois tropicale / Tropical Hangover
2009, 99 photographies et 140 pages dactylographiées Museu de Arte Contemporânea — MAC / CCB, collection Teixeira de Freitas, Lisbonne

Une amie de Jonathas de Andrade découvrait en 2003 à Recife, dans une poubelle du quartier huppé de Boa Viagem, le journal intime d’un homme qui y avait consigné, un quart de siècle plus tôt, sa routine, sa quête de travail, ses amours, ses aventures diverses. De Andrade a pris le parti de disposer les pages de ce cahier en regard de photographies tirées de sources variées (collections particulières et images de la ville de Recife), créant le récit à la fois documentaire et fictionneld’une urbanité tropicale pleine de contrastes. Tandis que les images provenant d’albumsprivés provoquent une sensation d’étourdissement et de gueule de bois (ressaca, en portugais) en présentant des corps éprouvés par les excès, les photographies de Recife illustrent un projet de modernité encore inachevé qui aura généré nombre de discriminations au sein de la population locale.

In 2003, in a trash bin in Recife’s affluent Boa Viagem neighbourhood, one of Jonathas de Andrade’s friends discovered the diary of a man who, a quarter of a century earlier, had recorded his daily routine, his search for work, his love affairs and his various other adventures. De Andrade chose to place the pages of that notebook opposite photographs drawn from various sources (private collections and images of the city of Recife), creating the narrative, both documentary and fictional, of a tropical urban centre full of contrasts. While the images from private albums induce a feeling of dizziness and a sensation like that of a hangover (ressaca in Portuguese) by displaying bodies that have suffered from overindulgence, the photographs of Recife illustrate an ongoing pursuit of modernity that has resulted in many instances of discrimination among the local population.

Achados e Perdidos

Perdus et retrouvés / Lost and Found
2020, 3 sculptures d’argile et slips de bain trouvés dans des vestiaires de piscine. Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

La série Achados e Perdidos est constituée de bas-ventres en argile masculins grandeur nature, mannequins dont la réalisation a été confiée à sept sculpteurs de Tracunhaém, dans l’État du Pernambouc, au nord-est du Brésil. L’artiste a revêtu chacune de ces pièces d’un slip de bain moulant issu de sa propre collection, qu’il a constituée depuis les années 2010 avec des slips oubliés dans les vestiaires de clubs de natation. La disposition des sculptures suggère souvent des scènes à connotation sexuelle, tantôt exubérantes, tantôt intimistes, entre membres de la communauté homosexuelle masculine. L’oeuvre fait ainsi dialoguer pratiques artisanales et artistiques populaires d’une part, et représentation du corps masculin et homosexuel d’autre part, dans une reconfiguration inhabituelle et pleine d’humour des symboles traditionnels de la masculinité.

The Achados e Perdidos series is made up of life-sized male lower abdomens, sculpted in clay. They were made by seven sculptors from Tracunhaém, in the state of Pernambuco in northeastern Brazil. The artist dressed each of the sculptures in a clinging swimsuit from his personal collection, which he began in the 2010s by gathering bathing suits left behind in the changing rooms of swimming clubs. The sculptures are often placed in a way that suggests scenes with sexual connotations – some exuberant, some intimate – among members of the male homosexual community. Thus the work creates, on the one hand, a dialogue between popular crafts and artistic practices, and on the other, between representations of the male homosexual body, in an unusual and humorous reconfiguration of the traditional symbols of masculinity.

O Peixe

Le poisson / The Fish

2016, film 16 mm transféré en vidéo, couleur, son, 37 min En collaboration avec la communauté de pêcheurs de Piaçabuçu et Coruripe, Alagoas. Produit par Desvia et finalisé par Wexner Center for the Arts. Avec le soutien de Funcultura et du gouvernement de l’État de Pernambuco. Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

Dans une contrée imaginaire du Nordeste, au Brésil, des pêcheurs se livrent au rite sensuel qui consiste à étreindre les poissons capturés. Cette démonstration affectueuse qui marque le passage de la vie à la mort éclaire les relations que l’humanité entretient avec les autres espèces, mêlant tendres égards et actes de violence et de domination. La manière dont la caméra filme les gestes accomplis par ces travailleurs à demi nus est indéniablement empreinte de désir. Outrepassant la tradition documentaire des films ethnographiques, ces images d’hommes au corps musclé et de forêt luxuriante évoquent le rêve utopique d’une communauté en harmonie avec son environnement.

In an imaginary land in Brazil’s Northeast region, fishermen perform a sensual ritual – that of embracing the fish they have caught. This demonstration of affection, which highlights the transition between life and death, also sheds light on humankind’s relationship with other species, in which displays of tenderness are juxtaposed with acts of violence and domination. The camera films the gestures of the nearly naked fishermen in a manner that is unmistakably imbued with desire. Going beyond the documentary tradition of ethnographic films, these images of muscular male bodies in a luxuriant forest setting evoke the utopian dream of a community living in harmony with its environment

A Batalha do Todo Dia de Tejucupapo

La bataille quotidienne de Tejucupapo / The Everyday Battle of Tejucupapo
2022, 288 images imprimées sur carton et lettrage adhésif au mur En collaboration avec la Associação Grupo Cultural Heroínas de Tejucupapo. Commande de Foam, Amsterdam. Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

Depuis 1993 à Tejucupapo, dans l’État brésilien du Pernambouc, la troupe du Teatro das heroinas (théâtre des héroïnes) met en scène la bataille historique de Tejucupapo (1646) et l’héroïsme des quelques villageoises qui repoussèrent une invasion hollandaise, armées simplement d’ustensiles domestiques — pots emplis d’eau bouillante, pièces de vaisselle… Pour cette installation conçue en collaboration avec cette compagnie, Jonathas de Andrade a photographié des objets usuels — casseroles, assiettes, pagaies, filets de pêche — provenant des maisons de trois des femmes de la troupe, ainsi que leurs accessoires de scène, créant ainsi un inventaire poétique. L’artiste y joint une légende décrivant les actes ordinaires, y compris symboliques, accomplis avec chaque objet. Ce faisant, il met en lumière non seulement le combat quotidien des protagonistes dont il présente les instruments de travail, mais aussi la revendication féministe, émancipatrice, dont l’histoire de ces mêmes objets est porteuse.

In Tejucupapo, in the state of Pernambuco in Brazil, the theatrical troupe known as the Teatro das Heroinas (theatre of heroines) has reenacted the historic battle of Tejucupapo (1646) since 1993. The play recounts the heroic actions of several village women who defeated their Dutch invaders armed only with domestic utensils, including pots of scalding water and crockery. For this installation, conceived in collaboration with the theatrical troupe, Jonathas de Andrade photographed everyday objects – saucepans, dishes, paddles, fishing nets – found in the houses of three of the women in the troupe, as well as their theatrical props, thereby creating a poetic inventory. The artist has added captions describing ordinary and symbolic acts that can be accomplished using each object. In so doing he illuminates not only the daily struggles of the protagonists whose utensils he presents, but also the feminist demands for emancipation that are embodied by the history of those same objects

Olho da Rua

L’oeil de la rue / Out Loud
2022, vidéo, couleur, son, 25 min En collaboration avec le mouvement de la population de rue de Recife. Commande et production de la Fondazione in Between Art Film. Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

Jonathas de Andrade tire le titre de son film de l’expression idiomatique « Mandar para olho da rua » (littéralement, « envoyer à l’oeil de la rue »), qui désigne le fait d’avoir été expulsé, mis à la rue. L’oeuvre est inspirée par Le Théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal (1931-2009), ce dramaturge brésilien qui envisageait le théâtre comme un outil offert au public pour la compréhension des problématiques sociales et, de là, comme un vecteur d’émancipation. De Andrade révèle ici la ligne ténue qui distingue critique sociale et mise en spectacle de la pauvreté. Le film a pour trame le déroulement d’un banquet en huit actes. Mettant en scène cent sans-abri sur la Praça do Hipódromo de Recife, il a été réalisé en deux jours avec la collaboration de foyers d’accueil et de soutien aux personnes vulnérables. Le sens de la communauté, fondé sur une prise en charge mutuelle, et étayé par la préparation des plats puis la fête collective, culmine lorsque les « yeux de la rue », c’est-à-dire les yeux des participants, évaluent les causes de leur misère et affrontent le regard de l’observateur.

Jonathas de Andrade takes the title of his film from the idiomatic expression “Mandar para olho da rua” (literally, “sent to the street’s eye”), which means to have been evicted or thrown out into the street. The work was inspired by The Theatre of the Oppressed by Augusto Boal (1931–2009), a Brazilian playwright who saw the theatre as a tool for helping the public to understand social problems and thus as a vehicle for emancipation. Here De Andrade reveals the fine line between social criticism and the exploitation of poverty. The film takes the form of a banquet in eight acts. Featuring one hundred homeless people in the Praça do Hipódromo in Recife, it was filmed over the course of two days, with the help of organisations that aid and provide shelter for vulnerable people. The sense of community based on mutual trust and caring, cemented by communal cooking and a community festival, reaches a culmination when the “eyes of the street” — that is, those of the participants — reflect on the causes of their misery and confront the observer’s gaze.

Jogos Dirigidos

Jeux dirigés / Directed Games
2019, vidéo, couleur, son, 57 min En collaboration avec la communauté des sourds de Várzea Queimada (Piauí, Brésil), Marcelo Rosenbaum et l’institut a Gente Transforma. Commande du Museum of Contemporary Art Chicago Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

Le village de Várzea Queimada, dans l’arrière-pays de l’État du Piauí, compte parmi sa population de 900 habitants une proportion très élevée de sourds-muets. Les investissements publics y sont rares, tout comme l’apprentissage de la Libras, la langue des signes brésilienne. Afin de surmonter les obstacles, les membres de cette communauté ont créé leur propre langue de signes, inspirée des formes théâtrales élaborées par l’écrivain et dramaturge brésilien Augusto Boal (1931-2009). Le film Jogos dirigidos, articulé autour des « jeux » collectifs et des témoignages spontanés de dix-huit hommes et femmes, semble structuré à la manière d’une méthode d’enseignement de la langue des signes locale : chaque geste des participants y est mis en correspondance avec des mots usuels, telle une introduction au lexique de cette langue singulière.

The village of Várzea Queimada, in the backcountry of the state of Piauí, has a population of 900 that includes a very high proportion of deaf mutes. Public investment is rare there, as is instruction in the Brazilian sign language, Libras. To overcome these obstacles, the members of the community have invented their own sign language. Inspired by the theatrical forms invented by Brazilian writer and playwright Augusto Boal (1931–2009), the film Jogos Dirigidos is based on the collective “games” and spontaneous declarations of eighteen men and women. It appears to be constructed along the lines of a teaching manual for the local sign language: each of the participants’ gestures is matched with common words, in a sort of introduction to the lexicon of that singular language.

Fome de Resistência – a Mão Kayapó Menkragnoti

Faim de résistance – Les mains des Kayapó de Menkragnoti / Hunger for Resistance – Hands of the Kayapó of Menkragnoti

2019-2020, 5 diptyques, chacun composé d’une peinture sur carte géographique et d’une photographie, inscriptions sérigraphiées sur le verre des cadres. Projet réalisé grâce à la précieuse collaboration de femmes artistes d’Aldeia Pukany, de Marcelo Rosenbaum, de l’institut a Gente Transforma et de l’institut Kabu. Courtesy de l’artiste, de la Galleria Continua et de la Galeria Nara Roesler

Ce projet, qui vise à appréhender la faim comme levier de résistance, a été mis en oeuvre en 2019 en collaboration avec des femmes kayapó de Pukany, village d’Amazonie brésilienne situé sur le territoire indigène de Menkragnoti, au sud de l’État du Pará. De Andrade, ayant collecté des cartes du territoire réalisées dans les années 1970 et 1990 par la Sudene (Superintendance du développement du Nordeste) et l’armée brésilienne, a invité ces femmes à dessiner sur ces supports. Par ces interventions à l’encre noire, la culture des Kayapó réinvestit en superposition la totalité du territoire figuré sur les cartes, outrepassant le tracé même des frontières officielles. Ces cartes couvertes de lignes géométriques proposent une conversation, une confrontation entre deux types de dessins reflétant deux conceptions du monde très différentes : le tracé occidental de la carte géographique et politique, qui délimite le territoire à des fins d’arpentage, d’exploration et de contrôle ; et le trait indigène réalisé d’un geste de la main, qui puise aux traditions autochtones en vertu desquelles l’environnement fait partie d’un tout dont l’humain n’est qu’un habitant parmi d’autres. Les diptyques composés par De Andrade associent chacun la photographie de la main d’une femme et la carte sur laquelle elle a dessiné. Ainsi l’artiste rend-il compte du savoir- faire traditionnel des Kayapó et de leur résistance collective, une résilience dont la puissance réside dans ce geste transmis de génération en génération.

This project, in which hunger is seen as a means of resistance, was initiated in 2019 in association with the Kayapó women of Pukany, a village in the Brazilian Amazon located in the Menkragnoti indigenous territory in the south of the state of Pará. De Andrade, who had been collecting maps of the territory that were produced in the 1970s and 1990s by the Sudene (The Superintendency for the Development of the Northeast) and the Brazilian army, invited the women to draw on them. By means of these black ink drawings, Kayapó culture is superimposed on the whole of the territory shown in the maps, reclaiming it and overriding the official borders. The maps, covered in lines and geometric shapes, propose a conversation, a confrontation between two types of drawing that reflect two very different world visions. The lines of the geographic and political Western map chart the territory with the intention of surveying, exploring and controlling it, while the hand-drawn indigenous lines spring from native traditions in which the environment is considered to be part of a whole, with humans being merely one kind of inhabitant among many others. The diptychs composed by De Andrade each link the photograph of the hand of a woman to the map she drew on. In this way the artist pays homage to the traditional knowledge of the Kayapó and to their collective resistance, a resilience that draws its strength from gestures handed down from generation to generation.

Programme de la semaine

Expositions

Stan Douglas - Paris

LAILA HIDA - Tours

Ed Alcock - Tours

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