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Textes de salles
Jo Ractliffe. En ces lieux
Photographe sud-africaine contemporaine, Jo Ractliffe est réputée pour son travail à la fois analytique et distancié portant sur la mémoire et la persistance des traces de conflits dans le paysage. Depuis quatre décennies, elle explore la manière dont l’histoire – celle, tout particulièrement, de la guerre, des déplacements de population et de l’apartheid – imprègne le territoire. Résistant à l’immédiateté de la photographie documentaire journalistique, ses œuvres abordent le monde par l’oblique : le sens s’y révèle par l’absence, la nuance et la poésie austère qui émanent des situations qu’elle photographie.
« En ces lieux » réunit un ensemble d’œuvres qui illustrent cette démarche singulière. Par leurs résonances plurielles, elles évoquent non seulement des sites disloqués ou déstabilisés, mais aussi le sentiment d’étrangeté qu’on peut éprouver face à des paysages portant la trace à peine perceptible d’une histoire complexe et irrésolue. En ces lieux, le passé et le présent coexistent difficilement – le territoire lui-même devient une archive de ce qui ne se laisse pas voir aisément ni pleinement comprendre.
L’exposition s’ouvre sur des images datant des années 1980 et 1990 : Ractliffe photographie alors des environnements quotidiens, en se détournant de l’extrême violence caractérisant le régime d’apartheid. Plus tard, elle examine les traces du conflit régional complexe qui s’est cristallisé en Angola mais a aussi laissé son empreinte sur l’Afrique du Sud. Zones militaires à l’abandon, infrastructures désaffectées, marquées par l’évidence subtile des faits qui s’y sont déroulés : des lieux façonnés autant par ce qui n’y est plus que par ce qui y demeure.
Ses séries les plus récentes appellent une observation attentive. Exposées hors d’Afrique du Sud pour la première fois, elles font écho à des enjeux contemporains, tels que l’extraction minière et l’industrie touristique.
Dans le monde actuel, défini par les déplacements massifs de populations, les disputes territoriales et la réapparition de traumatismes historiques dans le cadre de la mondialisation économique, « En ces lieux » se révèle d’une acuité toute particulière. Les images de Ractliffe nous rappellent que le paysage n’est jamais neutre : il conserve la mémoire, façonne l’identité et reflète la relation tendue qu’une société entretient avec son passé. L’exposition nous invite à participer à une conversation visuelle d’une brûlante actualité sur l’appartenance, la perte et la persistance des traces de l’histoire : si elle n’apporte pas de réponses, elle se veut un espace de réflexion sur les complexités du lieu.
Les textes qui les accompagnent ont été rédigés par l’artiste.
Chronologie
Cette chronologie, couvrant une période allant de 1949 à 2002, fournit quelques informations sur des sujets qui sous-tendent l’œuvre de Jo Ractliffe. Elle met en lumière des évènements marquants de l’histoire de l’Afrique du Sud de l’apartheid, de la guerre d’indépendance de la Namibie et de la guerre civile en Angola. Elle fait aussi état de jalons de l’histoire de la photographie sud-africaine, étroitement liée à la lutte pour une démocratie non raciale.
En Afrique du Sud
En Angola / Namibie
1949
Création de Zonk!, magazine pionnier de la culture populaire et du journalisme visuel noirs.
1950
Le Group Areas Act (loi sur les zones réservées) instaure la ségrégation résidentielle et professionnelle et autorise l’expulsion forcée de certaines communautés.
1951
Création du magazine Drum. Axé sur la vie et la culture urbaines noires, il lance une nouvelle génération d’auteurs et de photographes, tels qu’Ernest Cole, Bob Gosani et Peter Magubane.
1952
Le Native Laws Amendment Act (loi portant amendement des lois relatives aux autochtones) renforce le dispositif juridique – dont une partie remonte à 1923 – restreignant le droit des personnes noires à vivre, travailler et se déplacer dans les zones urbaines. Celles qui sont âgées de plus de 16 ans devront pouvoir produire un permis de circuler (dompas).
1956
Mabel Cetu, première photojournaliste noire d’Afrique, publie dans Zonk!.
1958
Peter Magubane est le premier photographe noir à recevoir le prix annuel de la photographie de la presse sud-africaine.
1960
Massacre de Sharpeville : la police tue soixante-neuf personnes manifestant contre le permis de circuler.
Fondation de l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO), qui vise à émanciper le pays de la domination sud-africaine. Elle est dirigée par Sam Nujoma.
1961
À la suite du référendum de 1960 (auprès d’un électorat exclusivement blanc), l’Afrique du Sud devient une république et se retire du Commonwealth.
Début de la guerre d’indépendance de l’Angola.
1966
Attaque de la SWAPO contre les forces sud-africaines. Début de la guerre de libération de la Namibie, aussi connue sous le nom de « The Border War » . Elle durera vingt-trois ans.
1967
Ernest Cole s’exile aux États-Unis. Il publie House of Bondage, dans lequel il documente les différentes facettes de l’apartheid. L’ouvrage est interdit en Afrique du Sud.
Le service militaire devient obligatoire pour les hommes blancs de plus de 16 ans.
1968
Le Sud-Ouest africain est officiellement renommé « Namibie » par les Nations unies.
1971
L’ONU adopte la résolution 301, qui déclare illégale la présence de l’Afrique du Sud en Namibie et exige son retrait. L’Afrique du Sud fait fi de cette résolution.
1973
Les résidents de Riemvasmaak sont expulsés de force en raison des lois raciales et déplacés dans des régions lointaines telles que la Namibie et le homeland de Ciskei, dans la province du Cap-Oriental.
1974
Un coup d’État militaire met fin à la dictature au Portugal, qui renonce à ses colonies africaines.
1975
Malgré les lois restreignant la liberté de circulation et de résidence des personnes noires, le township informel de Crossroads, à proximité du Cap, se développe rapidement.
Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) et le Front national de libération de l’Angola (FNLA) se disputent le contrôle de la capitale, Luanda. Les rivalités s’exacerbent à l’approche de l’indépendance.
L’Afrique du Sud envahit le Sud du pays pour soutenir l’UNITA et le FNLA ; Cuba envoie des troupes en appui du MPLA à Luanda.
Le leader du MPLA, Agostinho Neto, déclare l’indépendance le 11 novembre. La guerre civile éclate.
1976
Soulèvement de Soweto : des milliers d’élèves manifestent contre l’imposition de l’afrikaans comme langue d’enseignement. La police tue cinq cent soixante-quinze personnes et en blesse environ un millier d’autres.
1978
Les parachutistes sud-africains attaquent Cassinga, dans le Sud de l’Angola, faisant six cents morts parmi les réfugiés namibiens, en majorité des femmes et des enfants.
1979
Création de Koevoet, unité paramilitaire contre-insurrectionnelle de la police du Sud-Ouest africain. Elle se compose d’officiers sud-africains blancs et de pisteurs namibiens noirs.
1980
Création d’une unité contre-insurrectionnelle secrète de la police. Elle s’installe à Vlakplaas, à proximité de Prétoria.
1982
Fondation du collectif de photographes Afrapix, dont le but est de documenter la répression et la violence de l’apartheid. Il compte à peine un tiers de femmes sur une quarantaine de membres.
Plusieurs centaines d’artistes, d’auteurs et de militants se réunissent à Gaborone pour participer à la Conférence pour la culture et la résistance.
1985
Un état d’urgence partiel est déclaré dans les régions du Cap-Oriental et de Prétoria-Johannesburg.
1986
L’état d’urgence partiel est levé en mars, mais remplacé en juin par un état d’urgence national, qui ne sera levé qu’en 1990. Vingt mille personnes sont détenues sans procès, et les forces armées occupent les townships. La violence politique fait de nombreux morts.
Tentative de déplacer de force les habitants de Crossroads vers un nouveau township proche du Cap, Khayelitsha. Les résidents résistent et les pouvoirs publics font détruire leurs habitations.
L’exposition et le livre de photos South Africa: The Cordoned Heart sont présentés au Centre international de la photographie à New York.
1987
Début de la bataille de Cuito Cuanavale. Les forces sud-africaines soutiennent l’UNITA contre les forces armées angolaises, soutenues par les troupes cubaines.
1988
Les pourparlers de paix en Angola, sous l’égide de la diplomatie américaine, débouchent sur les accords tripartites qui mettent un terme à la guerre de libération de la Namibie.
1989
Publication, par les éditions Aperture à New York, de l’ouvrage Beyond the Barricades: Popular Resistance in South Africa.
Fondation, par David Goldblatt, du Market Photo Workshop, école de photographie non raciale proposant des formations aux apprentis photographes, en particulier à ceux dont l’éducation a été entravée par le régime d’apartheid.
Les troupes sud-africaines se retirent de Namibie.
1990
Le régime d’apartheid commence à s’effondrer : Nelson Mandela et d’autres prisonniers sont libérés. Des organisations politiques interdites, comme l’ANC, sont de nouveau autorisées.
Le Sud-Ouest africain acquiert l’indépendance sous le nom de Namibie.
La SWAPO remporte les élections démocratiques, Sam Nujoma devient président.
1991
Abrogation du Natives Land Act (loi sur les terres autochtones) de 1913 et du Group Areas Act de 1950.
1992
La communauté de Riemvasmaak dépose une demande de restitution de terres.
En Angola, les élections donnent la majorité au MPLA. Jonas Savimbi, dirigeant de l’UNITA, en refuse le résultat. La guerre reprend.
1994
Première élection démocratique et non raciale en Afrique du Sud. Nelson Mandela devient président.
Fin du service militaire obligatoire.
La Commission consultative sur l’allocation des terres recommande de rendre Riemvasmaak à ses anciens habitants.
1995
Création de la Commission de la vérité et de la réconciliation (CVR). Elle poursuivra ses travaux jusqu’en 2001.
1996
Eugene de Kock est condamné à deux peines d’emprisonnement à vie, assorties d’une peine de deux cent douze ans de prison pour crimes contre l’humanité.
2002
En Angola, l’assassinat de Savimbi met fin à la guerre civile.