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INFO

Le Jeu de Paume est actuellement fermé en raison du montage des expositions Fragile beauté. Photographies de la collection de Sir Elton John et David Furnish et Madeleine de Sinéty. Une vie. Réouverture le 12 juin.
Luigi Ghirri, Salzburg, 1977. Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri

Tout au long de cette décennie, Luigi Ghirri poursuit son questionnement sur l’acte de regarder et notre rapport aux images. Cadrant des personnes qui observent un paysage, un monument ou un itinéraire, il nous confronte à un regard toujours absent, celui du sujet photographié. Il renforce l’anonymat des personnes et leur existence en tant que silhouettes en les présentant le plus souvent de dos : « j’ai voulu leur donner un nombre infini d’identités possibles : de la mienne, tandis que je photographie, à celle de l’observateur. » Si le titre, Salzburg, permet de localiser l’endroit de la prise de vue, nous sommes confrontés en arrière-plan à la représentation conventionnelle d’un relief montagneux sous la forme d’une carte, accompagnée d’indications topographiques. Les personnes au premier plan, par les camaïeux de leurs vêtements et de leurs cheveux, semblent se fondre dans ce paysage « de carton » et n’exister plus qu’en tant qu’image. Luigi Ghirri rappelle ainsi que « l’homme photographié est toujours, de toute façon, une photographie ». Nous pouvons également y voir une référence à l’un de ses précédents projets « Atlas », datant de 1973. Le titre original en italien, « Atlante », renvoie aussi à un territoire fantasmé, disparu. Photographiant en macro certains détails des pages d’un ouvrage géographique, Ghirri va à l’encontre de la fonction première d’une carte, celle de se repérer, pour accentuer l’idée d’un voyage imaginaire à travers des images mentales, qui elles aussi, comme le regard des observateurs, peuvent échapper à la saisie photographique.


Cécile Tourneur

Archive magazine (2009 – 2021)

Un parcours commenté dans les images de Luigi Ghirri

Ève Lepaon et Cécile Tourneur, conférencières et formatrices au Jeu de Paume, proposent un aperçu du parcours commenté qu'elles réalisent dans l'exposition « Luigi Ghirri. Cartes et territoires » au Jeu de Paume.



Luigi Ghirri voyageait le plus souvent dans un mouchoir de poche, lors de brèves excursions à quelques kilomètres de chez lui, comme il l’écrit dans son essai « Paysages de carton » en 19731. Cette même année, il réduit le mur d’enceinte du circuit automobile de Modène et ses affiches publicitaires à un leporello (livre accordéon) intitulé Km 0,250. Puis il condense son trajet radicalement avec sa série désormais célèbre « Atlante », dans laquelle il explore les pages intérieures d’un atlas.


Néanmoins, il arrivait que Luigi Ghirri voyage “réellement” et rapporte quelques photographies d’ailleurs, loin de son Émilie-Romagne natale, comme le montrent les légendes des images commentées par Cécile Tourneur et Ève Lepaon [agrandir les images ci-dessus], conférencières et formatrices au Jeu de Paume. En général, il s’agissait de voyages de vacances, en Corse ou en Suisse par exemple, ou bien de déplacements professionnels à l’occasion d’expositions auxquelles il participait, notamment en Autriche, au Forum Stadtpark de Graz en 1976, puis à Salzburg lors d’une exposition collective consacrée à la jeune photographie européenne en 1978. Mais in fine Luigi Ghirri, par des jeux d’échelle, de duplication ou de recouvrements d’images, brouille les cartes géographiques et le lieu où il réalise la photographie passe au second plan. Les déplacements sont avant tout poétiques et s’opèrent entre plusieurs strates de réel, entre les choses et les images à travers et par lesquelles Luigi Ghirri inscrit le mouvement de sa pensée.

Luigi Ghirri, Pescara, 1972 © Succession Luigi Ghirri Avant de se consacrer entièrement à la pratique photographique en 1973, à l’âge de trente ans, Luigi Ghirri exerce le métier de géomètre. La précision, la minutie, l’intérêt pour la géométrie et la géographie se retrouvent dans son exploration du territoire par la photographie. Originaire de Modène, Ghirri s’éloigne assez peu de sa ville natale, trouvant dans le quotidien et le familier matière à cerner et décrire les transformations de l’environnement et les mutations urbaines. Les images réalisées au début des années 1970 en portent les traces : les aménagements et constructions modernes réalisés durant les décennies d’après-guerre cohabitent plus ou moins harmonieusement dans le paysage. Cette photographie prise à Pescara, petite ville italienne au bord de la mer Adriatique, propose une vision originale du front de mer, celle d’un encadrement du rivage par le grillage d’un terrain de tennis. La terre, battue et quadrillée, occupe une part importante du premier plan de l’image, tandis que deux silhouettes se détachent symétriquement par rapport à un axe central. Les personnes apparaissent comme des éléments et des signes structurant l’espace, plutôt qu’à travers une approche psychologique. Attiré par la porte au centre de l’image, le regard du spectateur se confronte à une multiplicité de cadres et de lignes présents dans l’environnement, que Luigi Ghirri saisit. Seule une mince bande de ciel semble se détacher de toutes les contraintes spatiales, mais elle est elle-même délimitée par le cadre photographique.


Cécile Tourneur
Luigi Ghirri, Calvi, 1976. Collection privée. courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri

L’intitulé de la série à laquelle appartient cette photographie, « Paysages de carton », peut faire référence à la fois aux cartes postales qui multiplient les représentations du monde et aux diapositives. Ces dernières, destinées en premier lieu à la projection et à partir desquelles un tirage peut éventuellement être réalisé, sont communément insérées dans un cadre en carton. Luigi Ghirri utilise les moyens à disposition du photographe amateur, qui s’est emparé de la couleur avant son entrée dans le domaine de l’art dans les années 1970. Il justifie très simplement ce choix pour sa propre pratique artistique : « Mes photographies sont en couleur parce que le monde réel n’est pas en noir et blanc et parce que les pellicules et les papiers pour la photographie en couleur ont été inventés ». Préférant dans un premier temps des tirages provenant de magasins de photographie non réservés aux professionnels, il refuse également le tirage d’exposition grand format au profit de dimensions plus modestes, mais qui incitent à s’approcher et à regarder précisément ce qui constitue l’image. Dans Calvi, Ghirri cadre en plan resserré un portant de cartes postales représentant toutes un coucher de soleil. Partagées en grande quantité par les touristes, elles témoignent d’un souvenir particulier. Cette mosaïque quasi monochrome traduit davantage une représentation idéalisée de ce moment de la journée que l’expérience vécue par les personnes ayant séjourné dans ce lieu. Le point de vue frontal et la planéité renvoient également à la réflexion de Ghirri sur le medium photographique, susceptible de produire massivement des images mécaniques et industrielles.


Cécile Tourneur
Luigi Ghirri, Engelberg, 1972. CSAC, Universitá di Parma © Succession Luigi Ghirri

Cette photographie, réalisée en Suisse en 1972, fait également partie de la série « Paysages de carton » dans laquelle Luigi Ghirri s’intéresse à la présence des images dans l’espace public. Depuis les années 1960, affiches publicitaires et décors photographiques envahissent peu à peu le monde jusqu’à le recouvrir. Les passants marchant ici sur le trottoir ne semblent pas s’apercevoir qu’ils vivent désormais dans les images. Amusé, Luigi Ghirri observe leur comportement, entre indifférence, « absorption passive » et consommation. La répétition et l’omniprésence de ces images tend, selon lui, non seulement à une « anesthésie du regard » mais également à la « destruction de l’expérience directe ». L’image devient un intermédiaire entre soi et le monde. Elle l’efface et s’y substitue. Loin d’un jugement uniquement critique ou amer, Luigi Ghirri nous incite au contraire à réfléchir à la relation entre réel et représentation, à véritablement penser les images et à partir d’elles. Dans cette photographie, il fait cohabiter trois registres de paysages : le paysage urbain, aménagé et transformé par l’homme en bas (la route, le trottoir, le muret, le chantier), la représentation culturelle d’un paysage naturel soutenant un message publicitaire (des cascades pour suggérer la sensation de fraîcheur de la nouvelle boisson américaine) et le paysage naturel, en haut, avec les cimes verdoyantes et enneigées des montagnes qui n'apparaît plus qu'en toile de fond. À travers cette juxtaposition ou ce « sandwichı » d’images, comme Luigi Ghirri aimait à l’appeler, il nous invite à méditer sur la construction du réel par la photographie et à son possible « dé-montage ». À partir de maintenant, dit-il, « la réalité devient […] une colossale photographie et le photomontage est déjà là : c’est le monde réel ».


Ève Lepaon
Luigi Ghirri, Rimini, 1977. CSAC, Università di Parma © Succession Luigi Ghirri

La série « Vedute » est un moment de réflexion sur les images. Le terme fait référence à un genre pictural inventé au XVIIe siècle. La « veduta », la vue, est une représentation d’un fragment de paysage selon un point de vue et un cadrage spécifiques. Les images de cette série s’inscrivent dans l’héritage de ce genre et le revisitent mais permettent aussi de s’interroger sur les caractéristiques propres à la photographie. Cette image apparaît comme une mise en abyme de ce médium. Par rapport à la peinture qui fonctionne par addition, la photographie soustrait et découpe. La présence de la ligne horizontale noire en bas de l’image assoit et souligne l’opération de cadrage. Le cadre de la photographie isole et circonscrit un espace comme la bordure blanche délimite et encadre le mot « azzurro » écrit en lettres majuscules. Le mot agit à la façon d’une tautologie : « azzurro » signifie bleu en italien et semble devenir le titre ou la légende de la photographie, représentant elle-même un espace bleu. Luigi Ghirri joue ici sur la relation entre image et langage. Très influencé par la sémiologie, il s’intéresse aux signes visuels et à leurs référents dans le monde physique comme autant d’indices pour décrypter le réel. Aussi, le mot « azzurro » peut tout à la fois désigner la couleur bleue que, par analogie, le ciel lui-même. Au sens figuré, l’azur représente l’infini. Tout comme le mot, la photographie ramène l’infini dans le fini et le rend lisible / visible. Pour Ghirri, « l’acte de photographier » est un « moment de connaissance » qu’il offre à ceux qui veulent bien se prêter au jeu. Le livre Kodachrome, dans lequel cette image est publiée en 1978, y invite pleinement.


Ève Lepaon
Luigi Ghirri, Salzburg, 1977. Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri

Tout au long de cette décennie, Luigi Ghirri poursuit son questionnement sur l’acte de regarder et notre rapport aux images. Cadrant des personnes qui observent un paysage, un monument ou un itinéraire, il nous confronte à un regard toujours absent, celui du sujet photographié. Il renforce l’anonymat des personnes et leur existence en tant que silhouettes en les présentant le plus souvent de dos : « j’ai voulu leur donner un nombre infini d’identités possibles : de la mienne, tandis que je photographie, à celle de l’observateur. » Si le titre, Salzburg, permet de localiser l’endroit de la prise de vue, nous sommes confrontés en arrière-plan à la représentation conventionnelle d’un relief montagneux sous la forme d’une carte, accompagnée d’indications topographiques. Les personnes au premier plan, par les camaïeux de leurs vêtements et de leurs cheveux, semblent se fondre dans ce paysage « de carton » et n’exister plus qu’en tant qu’image. Luigi Ghirri rappelle ainsi que « l’homme photographié est toujours, de toute façon, une photographie ». Nous pouvons également y voir une référence à l’un de ses précédents projets « Atlas », datant de 1973. Le titre original en italien, « Atlante », renvoie aussi à un territoire fantasmé, disparu. Photographiant en macro certains détails des pages d’un ouvrage géographique, Ghirri va à l’encontre de la fonction première d’une carte, celle de se repérer, pour accentuer l’idée d’un voyage imaginaire à travers des images mentales, qui elles aussi, comme le regard des observateurs, peuvent échapper à la saisie photographique.


Cécile Tourneur
Luigi Ghirri, Rimini, 1977 © Succession Luigi Ghirri

Cette image présente la face arrière d’une maquette de montagne. Elle nous invite à dépasser l’illusion et à découvrir l’envers du décor. Des traces visibles de collage, d’usure et d’humidité trahissent la construction du simulacre. Mise en relation avec la photographie précédente, elle semble nous encourager à traverser la surface et à passer de l’autre côté de l’image. Pour cette série intitulée « In scala » [à l’échelle], Luigi Ghirri a photographié des reconstitutions de sites naturels et de monuments dans le parc à thème « Italia in Miniatura » [L’Italie en miniature], à Rimini, sous différents points de vue. Si les grilles d’aération semblent nous donner l’échelle, le photographe joue sur les proportions et la perte de repères dans l’espace. Alors que la carte se doit de mentionner cette convention pour reporter les dimensions des formes dans l’espace, la photographie, par sa nature même, perturbe la notion d’échelle. Par le cadrage, elle peut réduire ou, au contraire, agrandir les dimensions d’un sujet. Aussi, cette image, de même que la série toute entière, semble renvoyer à l’acte photographique lui-même et au projet de Luigi Ghirri : réduire le monde, et en particulier l’Italie, en images. La photographie a aussi la capacité de réifier le réel, de le transformer en objet. Avec cette image, Luigi Ghirri nous place derrière la maquette comme derrière l’image. Il démonte ainsi l’illusion. Le procédé photographique se révèle : c’est une construction du réel. Le faux paysage « en carton », devient un réel paysage de papier. Image et réalité se reflètent l’une l’autre.


Ève Lepaon
Luigi Ghirri, Pescara, 1972 © Succession Luigi Ghirri Avant de se consacrer entièrement à la pratique photographique en 1973, à l’âge de trente ans, Luigi Ghirri exerce le métier de géomètre. La précision, la minutie, l’intérêt pour la géométrie et la géographie se retrouvent dans son exploration du territoire par la photographie. Originaire de Modène, Ghirri s’éloigne assez peu de sa ville natale, trouvant dans le quotidien et le familier matière à cerner et décrire les transformations de l’environnement et les mutations urbaines. Les images réalisées au début des années 1970 en portent les traces : les aménagements et constructions modernes réalisés durant les décennies d’après-guerre cohabitent plus ou moins harmonieusement dans le paysage. Cette photographie prise à Pescara, petite ville italienne au bord de la mer Adriatique, propose une vision originale du front de mer, celle d’un encadrement du rivage par le grillage d’un terrain de tennis. La terre, battue et quadrillée, occupe une part importante du premier plan de l’image, tandis que deux silhouettes se détachent symétriquement par rapport à un axe central. Les personnes apparaissent comme des éléments et des signes structurant l’espace, plutôt qu’à travers une approche psychologique. Attiré par la porte au centre de l’image, le regard du spectateur se confronte à une multiplicité de cadres et de lignes présents dans l’environnement, que Luigi Ghirri saisit. Seule une mince bande de ciel semble se détacher de toutes les contraintes spatiales, mais elle est elle-même délimitée par le cadre photographique.


Cécile Tourneur
Luigi Ghirri, Calvi, 1976. Collection privée. courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri

L’intitulé de la série à laquelle appartient cette photographie, « Paysages de carton », peut faire référence à la fois aux cartes postales qui multiplient les représentations du monde et aux diapositives. Ces dernières, destinées en premier lieu à la projection et à partir desquelles un tirage peut éventuellement être réalisé, sont communément insérées dans un cadre en carton. Luigi Ghirri utilise les moyens à disposition du photographe amateur, qui s’est emparé de la couleur avant son entrée dans le domaine de l’art dans les années 1970. Il justifie très simplement ce choix pour sa propre pratique artistique : « Mes photographies sont en couleur parce que le monde réel n’est pas en noir et blanc et parce que les pellicules et les papiers pour la photographie en couleur ont été inventés ». Préférant dans un premier temps des tirages provenant de magasins de photographie non réservés aux professionnels, il refuse également le tirage d’exposition grand format au profit de dimensions plus modestes, mais qui incitent à s’approcher et à regarder précisément ce qui constitue l’image. Dans Calvi, Ghirri cadre en plan resserré un portant de cartes postales représentant toutes un coucher de soleil. Partagées en grande quantité par les touristes, elles témoignent d’un souvenir particulier. Cette mosaïque quasi monochrome traduit davantage une représentation idéalisée de ce moment de la journée que l’expérience vécue par les personnes ayant séjourné dans ce lieu. Le point de vue frontal et la planéité renvoient également à la réflexion de Ghirri sur le medium photographique, susceptible de produire massivement des images mécaniques et industrielles.


Cécile Tourneur
Luigi Ghirri, Engelberg, 1972. CSAC, Universitá di Parma © Succession Luigi Ghirri

Cette photographie, réalisée en Suisse en 1972, fait également partie de la série « Paysages de carton » dans laquelle Luigi Ghirri s’intéresse à la présence des images dans l’espace public. Depuis les années 1960, affiches publicitaires et décors photographiques envahissent peu à peu le monde jusqu’à le recouvrir. Les passants marchant ici sur le trottoir ne semblent pas s’apercevoir qu’ils vivent désormais dans les images. Amusé, Luigi Ghirri observe leur comportement, entre indifférence, « absorption passive » et consommation. La répétition et l’omniprésence de ces images tend, selon lui, non seulement à une « anesthésie du regard » mais également à la « destruction de l’expérience directe ». L’image devient un intermédiaire entre soi et le monde. Elle l’efface et s’y substitue. Loin d’un jugement uniquement critique ou amer, Luigi Ghirri nous incite au contraire à réfléchir à la relation entre réel et représentation, à véritablement penser les images et à partir d’elles. Dans cette photographie, il fait cohabiter trois registres de paysages : le paysage urbain, aménagé et transformé par l’homme en bas (la route, le trottoir, le muret, le chantier), la représentation culturelle d’un paysage naturel soutenant un message publicitaire (des cascades pour suggérer la sensation de fraîcheur de la nouvelle boisson américaine) et le paysage naturel, en haut, avec les cimes verdoyantes et enneigées des montagnes qui n'apparaît plus qu'en toile de fond. À travers cette juxtaposition ou ce « sandwichı » d’images, comme Luigi Ghirri aimait à l’appeler, il nous invite à méditer sur la construction du réel par la photographie et à son possible « dé-montage ». À partir de maintenant, dit-il, « la réalité devient […] une colossale photographie et le photomontage est déjà là : c’est le monde réel ».


Ève Lepaon
Luigi Ghirri, Rimini, 1977. CSAC, Università di Parma © Succession Luigi Ghirri

La série « Vedute » est un moment de réflexion sur les images. Le terme fait référence à un genre pictural inventé au XVIIe siècle. La « veduta », la vue, est une représentation d’un fragment de paysage selon un point de vue et un cadrage spécifiques. Les images de cette série s’inscrivent dans l’héritage de ce genre et le revisitent mais permettent aussi de s’interroger sur les caractéristiques propres à la photographie. Cette image apparaît comme une mise en abyme de ce médium. Par rapport à la peinture qui fonctionne par addition, la photographie soustrait et découpe. La présence de la ligne horizontale noire en bas de l’image assoit et souligne l’opération de cadrage. Le cadre de la photographie isole et circonscrit un espace comme la bordure blanche délimite et encadre le mot « azzurro » écrit en lettres majuscules. Le mot agit à la façon d’une tautologie : « azzurro » signifie bleu en italien et semble devenir le titre ou la légende de la photographie, représentant elle-même un espace bleu. Luigi Ghirri joue ici sur la relation entre image et langage. Très influencé par la sémiologie, il s’intéresse aux signes visuels et à leurs référents dans le monde physique comme autant d’indices pour décrypter le réel. Aussi, le mot « azzurro » peut tout à la fois désigner la couleur bleue que, par analogie, le ciel lui-même. Au sens figuré, l’azur représente l’infini. Tout comme le mot, la photographie ramène l’infini dans le fini et le rend lisible / visible. Pour Ghirri, « l’acte de photographier » est un « moment de connaissance » qu’il offre à ceux qui veulent bien se prêter au jeu. Le livre Kodachrome, dans lequel cette image est publiée en 1978, y invite pleinement.


Ève Lepaon
Luigi Ghirri, Salzburg, 1977. Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri

Tout au long de cette décennie, Luigi Ghirri poursuit son questionnement sur l’acte de regarder et notre rapport aux images. Cadrant des personnes qui observent un paysage, un monument ou un itinéraire, il nous confronte à un regard toujours absent, celui du sujet photographié. Il renforce l’anonymat des personnes et leur existence en tant que silhouettes en les présentant le plus souvent de dos : « j’ai voulu leur donner un nombre infini d’identités possibles : de la mienne, tandis que je photographie, à celle de l’observateur. » Si le titre, Salzburg, permet de localiser l’endroit de la prise de vue, nous sommes confrontés en arrière-plan à la représentation conventionnelle d’un relief montagneux sous la forme d’une carte, accompagnée d’indications topographiques. Les personnes au premier plan, par les camaïeux de leurs vêtements et de leurs cheveux, semblent se fondre dans ce paysage « de carton » et n’exister plus qu’en tant qu’image. Luigi Ghirri rappelle ainsi que « l’homme photographié est toujours, de toute façon, une photographie ». Nous pouvons également y voir une référence à l’un de ses précédents projets « Atlas », datant de 1973. Le titre original en italien, « Atlante », renvoie aussi à un territoire fantasmé, disparu. Photographiant en macro certains détails des pages d’un ouvrage géographique, Ghirri va à l’encontre de la fonction première d’une carte, celle de se repérer, pour accentuer l’idée d’un voyage imaginaire à travers des images mentales, qui elles aussi, comme le regard des observateurs, peuvent échapper à la saisie photographique.


Cécile Tourneur
Luigi Ghirri, Rimini, 1977 © Succession Luigi Ghirri

Cette image présente la face arrière d’une maquette de montagne. Elle nous invite à dépasser l’illusion et à découvrir l’envers du décor. Des traces visibles de collage, d’usure et d’humidité trahissent la construction du simulacre. Mise en relation avec la photographie précédente, elle semble nous encourager à traverser la surface et à passer de l’autre côté de l’image. Pour cette série intitulée « In scala » [à l’échelle], Luigi Ghirri a photographié des reconstitutions de sites naturels et de monuments dans le parc à thème « Italia in Miniatura » [L’Italie en miniature], à Rimini, sous différents points de vue. Si les grilles d’aération semblent nous donner l’échelle, le photographe joue sur les proportions et la perte de repères dans l’espace. Alors que la carte se doit de mentionner cette convention pour reporter les dimensions des formes dans l’espace, la photographie, par sa nature même, perturbe la notion d’échelle. Par le cadrage, elle peut réduire ou, au contraire, agrandir les dimensions d’un sujet. Aussi, cette image, de même que la série toute entière, semble renvoyer à l’acte photographique lui-même et au projet de Luigi Ghirri : réduire le monde, et en particulier l’Italie, en images. La photographie a aussi la capacité de réifier le réel, de le transformer en objet. Avec cette image, Luigi Ghirri nous place derrière la maquette comme derrière l’image. Il démonte ainsi l’illusion. Le procédé photographique se révèle : c’est une construction du réel. Le faux paysage « en carton », devient un réel paysage de papier. Image et réalité se reflètent l’une l’autre.


Ève Lepaon




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1 Première publication in. Paolo Costantini, Giovanni Chiaramonte, Niente di Antico Sotto Il Sole [Rien d’ancien sous le soleil], Società Editrice Internazionale, Turin, 1997


« Luigi Ghirri. Cartes et territoires »
La sélection de la librairie
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