À propos du Chthulucène et de ses espèces camarades
À propos du Chthulucène et de ses espèces camarades Une proposition de Maria Ptqk

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À propos du Chthulucène et de ses espèces camarades

Une proposition de Maria Ptqk

Du 01 octobre 2017 au 01 mai 2018

Jeu de Paume en ligne

Dans son dernier livre, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene (2016), Donna Haraway, biologiste et philosophe des sciences, propose le concept de Chthulucène comme un outil pour apprendre « à vivre et à mourir sur une planète endommagée ». Au-delà de l’utopie technologique ou de la dystopie de l’extinction, elle suggère de remplacer la notion même de « futur » par des « configurations spatio-temporelles infinies » qui assument la complexité de ce qui se passe « dans les airs, les eaux, les roches, les océans et l’atmosphère ». Des configurations qui racontent l’histoire de évolution avec un ton mineur et volontairement marginal, comme un nœud de récits entrelacés, issus d´un processus de survie collaborative.

Chez Haraway, le préfixe « chthu » renvoie aux pouvoirs souterrains et abyssaux de la Terre. Mais à la différence du Cthulu de H. P. Lovecraft (notez la différence d’orthographe), qui exprimait la terreur face à l’inconnu, son Chthulu invite à rencontrer d’autres formes de vie : animaux non humains, végétaux, champignons ou bactéries. Espèces « camarades » de l´humain qui partagent avec lui des histoires de « cohabitation, de coévolution et de sociabilité ». Inspiré par le concept biologique de sympoïèse (se-faire-avec), le Chthulucène remet enfin en cause la classification du vivant et le caractère exceptionnel de l’humain.

Comme dans la théorie cyborg, la spéculation et la SF jouent un rôle central. Ici, le sigle SF renvoie à la science-fiction (Science-Fiction), à la narration spéculative (Speculative Fabulation) et aux jeux de ficelle (String Figures) présents dans les cultures indigènes de différents endroits du monde, apparentés aux arts mineurs, anonymes et collectifs. Le SF ici n´est pas un genre mais une méthode de pensée et d’action qui réclame de redéfinir les sciences naturelles et humaines au profit d’une convergence dynamique entre pratiques esthétiques et expérimentales en quête de nouveaux systèmes-modèle ou ce que Haraway worldings. Face aux lectures littérales et univoques, la SF et le Chthulucène ouvrent des zones de contact avec les nombreux visages du monstrueux.

Dans ce contexte, les « espèces camarades » désignent les différentes formes de vie qui cohabitent sur la planète, en sympoïèse les unes avec les autres, mais aussi à l´écosystème de pratiques en dialogue avec, contre ou à travers la figure esthétique et conceptuelle du Chthulucène. Biologie spéculative, fictions post-naturalistes, politiques interespèces, invention de taxonomies utopiques ou encore exploration de nouvelles formes de penser et de percevoir, les œuvres de cette exposition ouvrent un terrain de jeu (de compost) pour certains des tentacules contenus dans ce dernier tour de force de Haraway, aussi complexe que troublant.

Cette exposition est un hommage à Nathalie Magnan (1956–2016), théoricienne des médias. Traductrice de Donna Haraway, elle est à l’origine de sa diffusion dans le monde francophone.