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Bouchra Khalili, The Tempest Society, 2017, vidéo. Courtesy Bouchra Khalili et Galerie Polaris, Paris © Bouchra Khalili / ADAGP, Paris, 2018

Archive magazine (2009 – 2021)

Bouchra Khalili. The Tempest Society.

Sur ce tableau noir, des noms ont été écrits, des étoiles dessinées, une constellation s’est formée qui porte le nom d’« Égalité.




Nous pouvons lire au centre, Al Assifa [la tempête], nom du collectif théâtral fondé en 1973 par Mohamed Bachiri – dit Mokhtar –, membre du Mouvement des Travailleurs Arabes, accompagné de Philippe Tancelin et Geneviève Clancy, militants pour le droit des travailleurs immigrés en France. Théâtre de la parole, théâtre-journal qui se modifie en fonction des faits d’actualités passés sous silence, leur but est de témoigner, avec et pour les travailleurs, des conditions de vie en France. Si l’écriture est collective et mouvante, les titres de leurs créations résonnent encore aujourd’hui, comme Ça travaille, ça travaille et ça ferme sa gueule. Sur cette image, extraite de The Tempest Society (2017), film de l’artiste franco-marocaine Bouchra Khalili, ce tumulte est le point de départ et d’ancrage qui lie dans sa diagonale les extrémités de la constellation portant le nom « Syntagma », place d’Athènes où ont eu lieu d’importants rassemblements pour défendre la démocratie entre 2011 et 2015. Puis Ghani, Gazmend, Katerina, Elias, Malek… autant de prénoms et de traces de « la lutte ici et ailleurs, hier et aujourd’hui » pour reprendre les paroles d’Isavella, une des voix de ce film situé dans la Grèce contemporaine.


Dans cette œuvre, les histoires des personnes filmées et leurs trajectoires au-delà des frontières se croisent et dialoguent entre elles. Bouchra Khalili questionne la possibilité d’en faire le récit et de le transmettre. Ce « blackboard » sur lequel écrivent à plusieurs mains les protagonistes de ce film est une façon d’y répondre. Il renvoie au cadre de l’image cinématographique et porte en lui les mots de Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin, alors membres du groupe « Dziga Vertov », prononcés dans un amphithéâtre lors de leur venue à l’Université de Yale en avril 1970 : « le tableau noir qu’il [Godard] désigne n’est pas celui du savoir comme pouvoir, c’est celui d’une pédagogie des marges, qui doit circuler en contrebande » (Bouchra Khalili). Ce lieu de l’inscription, de la réflexion et de l’action collective peut émerger et être activé partout, à l’image des représentations de la troupe Al Assifa, dans les rues, les usines, les foyers de travailleurs. Lorsque le film se finit, lorsque les voix s’éteignent, reste le souffle de la tempête dehors qui débute et clôt The Tempest Society, écho des luttes passées et garant de celles à venir.


Cécile Tourneur




Portrait filmé de l’artiste
Catalogue Bouchra Khalili, Blackboard, Ed. Jeu de Paume, Paris, 2018